Lorsque Pas­cal Bouch­er a pro­posé à Bernard Gainier de le filmer pen­dant plusieurs mois, le paysan caus­tique lui a rétorqué qu’il allait per­dre son temps. Mais comme le réal­isa­teur l’indique lui-même, peut-être était-ce pré­cisé­ment ce qu’il souhaitait : per­dre son temps, ou peut-être la notion du temps ; oubli­er notre XXIe siè­cle nais­sant pour se laiss­er guider dans le pays beauceron par un vieux bon­homme à la verve anar­chiste intacte, qui vient déclamer les savoureux poèmes de son idole Gas­ton Couté dans les col­lèges, les musées et les salles de spec­ta­cle du coin. Il faut donc accepter le rythme volon­taire­ment lent et le mon­tage un brin répéti­tif de ce doc­u­men­taire pour en appréci­er toute la saveur : bricolé, un peu ban­cal, mais désar­mant d’hu­mil­ité et finale­ment pas­sion­nant, le por­trait de Bernard Gainier en héros soli­taire arpen­tant les bor­ds de Loire met à mal tous les dis­cours soci­ologiques et autres pen­sums poli­tiques sur l’é­tat de l’a­gri­cul­ture dans la France con­tem­po­raine. Entre le reportage de France 3 Régions, les folies de Luc Moul­let et le lyrisme dépouil­lé de Depar­don, Pas­cal Bouch­er pro­pose une autre voie et touche juste.

Bernard Gainier est un homme éminem­ment sym­pa­thique. L’œil mali­cieux, le sourire moqueur et une clope coincée en per­ma­nence au coin du bec, on devine qu’il n’a rien per­du de la vigueur révo­lu­tion­naire qui l’a porté dès l’ado­les­cence, et à son retour d’Al­gérie. D’une vie soli­taire et sans doute dif­fi­cile, ce “gâs qu’a mal tourné” (dix­it une chan­son de Gas­ton Couté) par­le facile­ment sans trop en dire. Les murs som­bres de sa ferme, son vieux poêle à bois et son fameux “bureau” (une cave humide, lit­térale­ment !) dis­ent le reste. Pas­cal Bouch­er et son sujet évi­tent avec brio tout mis­éra­bil­isme ou com­plai­sance. L’in­térêt du film est ailleurs, par­ti­c­ulière­ment dans la pas­sion de Bernard pour la trans­mis­sion des œuvres de Couté, mais la réus­site du film est d’évo­quer la con­di­tion paysanne de biais. En évi­tant d’en faire le cœur du réc­it, mais en mon­trant sans détour le quo­ti­di­en d’un vieil homme sub­sis­tant avec sa mai­gre retraite d’a­gricul­teur, Bouch­er en dit juste assez. Bernard est un homme usé par le tra­vail de la terre, qui se racon­te pudique­ment dans des car­nets qui lui ser­vent de jour­nal de bord : un peu secs, sans états d’âme, les réc­its de ses journées révè­lent le cru­el décalage entre un corps décli­nant et un esprit vif qui ne peut que con­stater amère­ment les rav­ages du temps.

Mais si le labeur des champs con­sume les corps, la rhé­torique révo­lu­tion­naire sem­ble par­faite pour la gym­nas­tique du cerveau. Ani­mé par un goût pronon­cé pour la provoc’ et une pas­sion inébran­lable pour Gas­ton Couté, le poète de Meung-sur-Loire (le petit bourg dans lequel vit Bernard) mort à 31 ans de la tuber­cu­lose et d’un excès d’ab­sinthe, notre paysan anar trans­met les poèmes patois à qui veut bien les écouter, toutes généra­tions con­fon­dues, sur scène ou en stu­dio d’en­reg­istrement. Petit-fils spir­ituel de cet auteur du peu­ple, Bernard s’at­tache obstiné­ment à lui don­ner la vie et le suc­cès qu’il ne con­nut que briève­ment (dans les cabarets de Mont­martre). En faisant enten­dre la fière voix du “poète des gueux”, Bernard Gainier ressus­cite une vie un peu oubliée tout en faisant vibr­er la sienne, et c’est vrai­ment boulever­sant.