Le cou­ver­cle est épais, plom­bant. Pour son pre­mier film en tant que cinéaste, l’écrivain Marc Dugain a choisi la camisole étouf­fante du Moscou des années 1950, ses longues artères tapis­sées de feuilles mortes et sa joie de vivre com­mu­nica­tive en devan­ture. Sorte de remake sovié­tique du Promeneur du Champ-de-Mars, Une exé­cu­tion ordi­naire far­fouille dans l’arrière-boutique stal­in­i­enne avec austérité et minu­tie. Quelle meilleure démarche pour évo­quer le « Petit Père des peu­ples » au seuil de son exis­tence ?

Uro­logue dans un hôpi­tal moscovite, Anna (Mari­na Hands) débite à la chaîne col­iques néphré­tiques et cir­rhoses cara­binées. Instal­lée dans sa petite boîte en con­tre­plaqué faisant office de cab­i­net, elle accueille les restes d’une human­ité dévastée, recro­quevil­lée dans un couloir d’attente. Au suiv­ant ! Ses col­lègues, con­finés eux aus­si dans les box­es adja­cents, sem­blent méfi­ants à son pro­pos. Para­noïa toute sovié­tique ou jalousie mal placée ? Il se mur­mure en tout cas qu’Anna fait usage de procédés pas tout à fait tra­di­tion­nels, rumeur exci­tant fréné­tique­ment les âmes dénon­ci­atri­ces et les maître-chanteurs lubriques. Son mari Vas­sili (Edouard Baer), physi­cien au chô­mage for­cé, squat­te cham­bre et squares, en attente d’une prochaine chute de régime. Ces deux représen­tants de l’intelligentsia moscovite font preuve d’une résis­tance résignée : « Heureuse­ment, il reste l’amour », résume Vas­sili.

Un jour, Anna se fait alpa­guer au tra­vail par deux hommes man­datés. Direc­tion un labyrinthe de couloirs gris, un dédale de moquette triste. Assise entre deux femmes garde-chiourmes dans une grande salle vide, Anna attend. Elle ne sait ni quoi ni pourquoi mais elle attend, des heures. Finale­ment, on l’amène plus loin, vers des couloirs encore plus ternes Quand elle débouche dans un grand bureau, une sil­hou­ette mas­sive l’accueille en arrière-plan, de dos. Se dévoile alors le corps du despote, bedonnant et souf­fre­teux, suc­cube d’un André Dus­sol­lier oublié. En quelques scènes, voilà résumé le château de cartes déserté d’un pou­voir en fin de cycle, comme déjà recraché, déjà renié : des halls fan­tômes, des sbires endormis, des gardes en cire, un dic­ta­teur infirme reclus dans son bureau. Tableau d’une tristesse absolue.

Au con­tact de cette créa­ture, la vie d’Anna est instan­ta­né­ment mod­i­fiée. Demande lui est faite de devenir guéris­seuse clan­des­tine, ses dons de mag­né­tiseuse ayant été con­signés par un zélé col­lègue. Pas ques­tion d’enfermement et de liq­ui­da­tion, juste d’effacement : au ser­vice du maître, Anna doit oubli­er sa vie, ses par­ents, son mari. Par crainte d’un ébruite­ment sur son état de san­té et de sa croy­ance subite en une si déraisonnable sor­cel­lerie, le cama­rade Staline fait le vide, de gré ou de force. S’amorce alors un mécan­isme implaca­ble piégeant Anna dans la folie du vieux rég­nant, mon­stre froid jonglant entre bon­homie cal­culée et cru­auté ren­trée. Cette ambiva­lence des­sine un por­trait nuancé du dic­ta­teur, fleg­ma­tique­ment dis­tant, loin de l’éructation atten­due. Il est à met­tre au crédit de l’apprenti cinéaste une grande qual­ité d’écriture – des per­son­nes, des dia­logues et des sit­u­a­tions – ce que son statut d’écrivain-adaptateur ne garan­tit pas for­cé­ment (sou­venirs douloureux de Philippe Claudel ou Michel Houelle­becq…).

Assisté par Yves Ange­lo à la lumière (chef opéra­teur de Mal­abar Princess ou de La Jeune Fille et les loups), Marc Dugain sem­ble plus mal­adroit quand il s’agit de ciné­ma. La mise en scène est des plus sobres, sans se faire remar­quer, elle reste pro­pre. Pourquoi pas, le calme n’étant pas l’ennui. Ce qui est plus dom­mage­able est l’uniformité de l’atmosphère : en redon­dance sys­té­ma­tique avec le sujet, les tons bla­fards et verdâtres de l’image n’apporte rien d’autre qu’une red­ite obtuse, rap­pelant à chaque instant l’intention trop osten­si­ble du cinéaste. Installer une ambiance n’est pas qu’une ques­tion de spec­tre chro­ma­tique, d’autant plus quand il est abu­sive­ment évi­dent. Con­stru­it selon le mod­èle du film de Guédigu­ian sur Mit­ter­rand (un rég­nant en fin de vie fait appel à un(e) ingénu(e) pour le soutenir dans son cré­pus­cule), Une exé­cu­tion ordi­naire aurait sans doute gag­né à s’inspirer de son attrait per­pétuel pour les face à faces, les con­fronta­tions directes entre le maître et l’élève/esclave. Plutôt que de s’empêtrer dans des effets de lumière fati­gants, la dernière séquence faisant office de maître étalon du genre. Mal­gré cet irri­tant défaut, le film de Marc Dugain est suff­isam­ment robuste dans l’écriture pour nous don­ner envie qu’il s’attelle à l’adaptation du deux­ième tome de son ouvrage, celui-ci con­cer­nant la Russie Unie de Vladimir Pou­tine. Tout un pro­gramme à ne pas déclin­er trop lumineuse­ment.