C’est un voy­age tour à tour mer­veilleux et ter­ri­fi­ant auquel nous con­vie Spike Jonze : se rep­longer dans le vieux pyja­ma usé de notre enfance et embar­quer à tra­vers les océans, vers le pays des choses sauvages… Adap­té du chef d’œu­vre de la lit­téra­ture de jeunesse écrit et illus­tré par Mau­rice Sendak en 1963, Max et les Max­i­mon­stres vaut bien plus que ce que son titre pour­rait laiss­er sup­pos­er (au pire, une pro­duc­tion Besson au graphisme ringard et vul­gaire). Where the Wild Things Are (son titre orig­i­nal) est tout l’in­verse : une splen­dide médi­ta­tion sur l’en­fance, ses peurs et ses croy­ances, qui a la suprême élé­gance de s’adress­er aux enfants et à leurs par­ents sans jamais insul­ter l’in­tel­li­gence des uns ou des autres.

Réal­isa­teur chic et un peu toc, mon­té un peu trop vite en épin­gle, Spike Jonze a trou­vé dans l’oeu­vre de Mau­rice Sendak le matéri­au idéal pour laiss­er libre cours à une extrême sen­si­bil­ité que ni le déjà daté Dans la peau de John Malkovich, ni le sym­pa­thique mais un poil bor­délique Adap­ta­tion (ses deux pre­miers longs métrages) n’an­nonçaient. La faute sans doute à l’u­nivers fausse­ment foi­son­nant du scé­nar­iste Char­lie Kauf­man, mon­stre d’ai­greur et de nar­cis­sisme puant (voir, pour s’en con­va­in­cre, l’hor­ri­ble Synec­doche, New York, qu’il a écrit et réal­isé). Que Jonze s’at­taque à l’u­nivers visuel très cod­i­fié de Mau­rice Sendak est à la fois une évi­dence et une sur­prise : les pos­si­bil­ités offertes par le graphisme du livre sont immenses, mais com­ment ne pas reculer devant la lourde tâche d’adapter un con­te qui a bercé plusieurs généra­tions depuis presque cinq décen­nies ?

Le résul­tat écrase toute appréhen­sion et va au-delà des espérances. La pre­mière réus­site de Max et les Max­i­mon­stres, c’est d’être à la fois extrême­ment fidèle à l’e­sprit du livre tout en étant une œuvre ciné­matographique à part entière, ter­ri­ble­ment per­son­nelle. L’ou­vrage de Mau­rice Sendak, com­posé de nom­breuses illus­tra­tions et de seule­ment 338 mots, est un sto­ry-board lux­ueux qui pose les bases de l’u­nivers visuel du film sans pour autant dévelop­per une trame nar­ra­tive com­plexe. Le principe est sim­ple : Max, un petit garçon de neuf ans, sème la pagaille dans sa mai­son. Sa mère, ulcérée, le punit. Pour se venger, Max embar­que au pays des Max­i­mon­stres, sortes de gross­es peluches aux dents acérées dont on ne sait jamais vrai­ment quelles sont les inten­tions : faire la fête avec Max, ou le manger tout cru ? Pas du genre à se démon­ter, le petit bon­homme se fait déclar­er Roi par ses nou­veaux amis velus, avant de finale­ment rejoin­dre sa cham­bre et sa famille.

Pas vrai­ment de quoi en faire un film d’1h40 et pour­tant, Spike Jonze relève le défi haut la main. Devant sa caméra, Max et son entourage pren­nent de l’é­pais­seur. Avant de par­tir pour son monde imag­i­naire, Max s’en­nuie (pas très) poli­ment dans sa ban­lieue cos­sue : batailles de neige, igloo-refuge, chien mar­tyrisé, grande sœur en pleine crise d’ado­les­cence, mère céli­bataire aimante mais débor­dée (sub­lime Cather­ine Keen­er), en train de retomber amoureuse… Le back­ground social et psy­chologique inven­té par Dave Eggers, fameux écrivain améri­cain qui co-signe le scé­nario, pour­rait con­sid­érable­ment alour­dir le pro­pos mais Spike Jonze procède par petites touch­es, démon­trant d’emblée un tal­ent cer­tain pour dépein­dre la mélan­col­ie et la rancœur d’un enfant pas très à l’aise dans ses bas­kets.

La virée imag­i­naire (ou pas ?…) de Max au pays incon­nu des Max­i­mon­stres n’aboutit jamais à la débauche d’ef­fets spé­ci­aux que l’on pour­rait légitime­ment red­outer. Au con­traire, Jonze fait preuve d’une belle retenue : peu d’ef­fets numériques, des décors naturels et des acteurs en cos­tumes suff­isent. La facil­ité avec laque­lle le spec­ta­teur se laisse embar­quer désta­bilis­erait presque : que le film sorte la même semaine en France que l’Avatar de James Cameron est plutôt ironique… Graphique­ment foi­son­nant et para­doxale­ment, éton­nam­ment dépouil­lé de tous les détails super­flus et cri­ards qui pol­lu­ent sou­vent les films des­tinés au jeune pub­lic, Max et les Max­i­mon­stres cap­i­talise peu sur la trogne de ses besti­oles poilues et beau­coup sur leur éton­nante per­son­nal­ité. À la fois ter­ri­fi­ants et attachants, les Max­i­mon­stres sont déli­cieuse­ment com­plex­es, cha­cun per­son­nifi­ant une par­tie de la per­son­nal­ité de Max, ou celle de quelqu’un de son entourage (mère, sœur, prof). Pour le petit Max, devenir Roi des Max­i­mon­stres, c’est maîtris­er ses peurs. Mais pour com­bi­en de temps ? Les aven­tures du jeune héros et de ses acolytes de for­tune n’ont rien de réelle­ment spec­tac­u­laires : jouer, dormir, se faire des câlins, se con­stru­ire un foy­er. Mais à tra­vers les yeux d’un enfant de neuf ans, ce quo­ti­di­en très banal prend une autre dimen­sion. Le périple de Max ne sera pas de tout repos et les Max­i­mon­stres se révèleront bien plus ambi­gus que ce que leur sil­hou­ette de grosse peluche peut laiss­er sup­pos­er : drôles et colériques, joueurs et tristes, affectueux et agres­sifs.

Aux États-Unis, le film a désta­bil­isé une bonne par­tie du pub­lic, essen­tielle­ment des mères de famille hor­ri­fiées devant un spec­ta­cle pas for­cé­ment aimable, d’une noirceur inhab­ituelle. Mais qu’en ont pen­sé les enfants ? S’il est vrai que Max et les Max­i­mon­stres peut désta­bilis­er, voire par moments effray­er les plus petits, il y a fort à pari­er que le film saura trou­ver un écho chez la plu­part d’en­tre eux. Intran­sigeant, jamais con­de­scen­dant, le pro­pos se situe à la bonne hau­teur : dense sans être éli­tiste, boulever­sant sans être lar­moy­ant, tout sim­ple­ment jubi­la­toire. Quand Max grimpe sur son navire de for­tune pour rejoin­dre sa mai­son, on a le cœur ser­ré parce que les adieux vont être déchi­rants. Mais de l’autre côté, il y a la mai­son, et l’avenir. Et pen­dant un bref instant, on peut revivre ce moment mer­veilleux et effrayant où l’en­fance s’achève et le futur est plein de promess­es. Les Max­i­mon­stres ne seront jamais loin, et qui oserait s’en plain­dre ?