C’est mal­adif. La jeune généra­tion sem­blant, tout du moins aux yeux des pro­fes­sion­nels de l’ex­ploita­tion, inca­pable de faire l’ef­fort de voir un film plus vieux qu’elle, nous voici encore un remake d’un “clas­sique” des années 1980, remis au goût du jour à des fins pure­ment mer­can­tiles. Qu’on se ras­sure cepen­dant, il ne s’ag­it pas de celui de Beau-Père, le sul­fureux film de Bertrand Bli­er, mais du remake d’un film d’ex­ploita­tion de la veine “ser­i­al-killer” améri­caine. Peut-être pas très intéres­sant à l’époque, beau­coup moins aujour­d’hui.

Pas très intéres­sant, c’est vite dit, à bien y réfléchir. Les années 1980 ont eu cela de stim­u­lant, pour les ama­teurs de série B, de voir l’ex­plo­sion des tabous les plus divers au ciné­ma, encour­agée par le car­ac­tère con­fi­den­tiel de l’ex­ploita­tion ciné­ma de nom­breux films, des­tinés avant tout à la dif­fu­sion vidéo. Et donc, ont eu lieu quelques intéres­santes expéri­men­ta­tions de sub­ver­sion des tabous. La recette est sim­ple : jusqu’où peut-on aller dans la vio­lence avérée ou sug­gérée, en ter­mes de vecteur et de des­ti­na­tion ? La vio­lence graphique demeu­rant sa pro­pre jus­ti­fi­ca­tion, c’é­tait sur ces deux aspects que devaient porter la réflex­ion, et de cette réflex­ion, de la pro­fu­sion inédite d’as­sas­sins et de moyens éton­nants, est sor­ti un con­stat trou­blant, pour la société améri­caine de ces années-là : nul n’est en sécu­rité nulle part.

Les man­i­fes­ta­tions les plus évi­dentes d’un quo­ti­di­en nor­mal se trou­vaient ain­si devenir menaçantes, signe cer­tain d’un ren­force­ment de la peur de l’autre. Le Beau-Père, sous cou­vert de ten­ter de pour­suiv­re la fran­chise glob­ale qui voy­ait partout des ser­i­al-killers poten­tiels, et donc de la rentabil­ité com­mer­ciale, est un exem­ple intéres­sant d’une idée sub­ver­sive noyée par le dis­cours mer­can­tile. Nous y suiv­ons donc le par­cours d’un assas­sin aux moti­va­tions peu com­munes : désir­ant trou­ver la famille par­faite, il ne peut s’empêcher de faire mon­tre d’une ter­ri­ble vio­lence dès qu’il s’ag­it de ramen­er un enfant récal­ci­trant ou une belle-sœur trop curieuse dans le droit chemin, allant rapi­de­ment jusqu’au meurtre — une pente glis­sante où un assas­si­nat en amène vite plusieurs autres.

À l’époque où la famille recom­posée devient réelle­ment accep­tée, repren­dre ce con­cept a de quoi sus­citer l’in­térêt. Qui donc est notre assas­sin ? Au nom de quelle morale agit-il ? Com­ment se con­fronte t‑il au phénomène social des familles recom­posées — s’en sert-il à ses fins de croisade morale meur­trière ? Il aurait fal­lu de l’au­dace et de l’en­ver­gure pour faire de ce Beau-Père 2009 autre chose qu’une bau­druche d’ex­ploita­tion, à l’hor­reur atténuée afin d’éviter au max­i­mum la cen­sure sur les cir­cuits com­mer­ci­aux. Non que l’o­rig­i­nal ait, lui non plus, saisi la chance d’abor­der un dis­cours autre que pure­ment pre­mier degré — mais l’indi­gence artis­tique de ce remake frappe mal­gré tout par son inten­sité.

La fig­ure ténébreuse de ce Croisé de la Famille est donc atténuée par l’im­bé­cil­lité frap­pante de son com­porte­ment : accusé — à rai­son — par une vieille com­mère d’être l’un des hommes les plus recher­ché des États-Unis, notre beau-papa ne va pas laiss­er couler, comme il eût été juste face à une telle rom­bière, mais va régler son compte à la brave dame, se met­tant ain­si en dan­ger. Le per­son­nage ne s’ar­rêtera pas là : toutes les oppor­tu­nités de se met­tre en sit­u­a­tion de risque seront ain­si saisies avec une dés­espérante con­stance. Pourquoi ? Tout sim­ple­ment parce que Le Beau-Père ne s’embarrasse aucune­ment de vraisem­blance, ou de sat­is­faire un audi­toire un tant soit peu exigeant. Il s’ag­it juste de pro­cur­er de l’ef­fet. Deux effets, pour tout dire : le pre­mier, la peur, est anni­hilé par l’inep­tie du per­son­nage ; le sec­ond, l’ef­fet “libido”, est assuré par la blondinette Amber Heard, dont la con­stance à se balad­er en biki­ni résol­u­ment trop petit pen­dant une bonne par­tie du film force l’ad­mi­ra­tion.

Ni humour, ni tal­ent, ni sub­ver­sion, ni dis­cours : Le Beau-Père se révèle n’être rien de plus qu’un film pop-corn dans le plus mau­vais sens du terme, symp­tôme d’un ordre moral de plus en plus présent dans le ciné­ma améri­cain, où l’ef­fet — ici bien anodin — rem­place défini­tive­ment le sens. Qu’on nous réponde qu’un tel film n’a juste­ment pas voca­tion à faire grand-chose de plus ! Au moins, pour ban­cales, rou­blardes, fauchées qu’elles aient été, les séries B des années 1980 pou­vaient autant se lire comme des sim­ples machines à effets, que, plus souter­raine­ment, comme une expres­sion de la ten­ta­tive de leur pub­lic de se réap­pro­prier le monde — pour le meilleur ou pour le pire. Ce que nous dit ce Beau-Père, c’est que le monde reste à la porte de la salle de pro­jec­tion, en com­pag­nie du cerveau de son pub­lic. Dom­mage pour eux, dom­mage pour nous.