Alexan­dre Dumas n’a donc pas écrit seul. Un cer­tain Auguste Maquet fit office de “nègre” lit­téraire sur la plu­part de ses romans entre 1838 et 1851 — col­lab­o­ra­tion qui se con­clu­ra par un procès sur les droits d’au­teur et la sig­na­ture des livres, sans qu’on sache jamais vrai­ment sa nature exacte ni quelles par­ties de ces écrits attribuer à l’un ou l’autre.

Sur cette base his­torique, le film de Safy Neb­bou fait mine de s’in­téress­er au rap­port et au jeu de miroir entre l’écrivain pub­lic et celui de l’om­bre. Seule­ment, il n’a­vance qu’avec de gross­es béquilles de scé­nario et des dia­logues énonçant une à une les grandes idées sur cette col­lab­o­ra­tion évidem­ment pas inno­cente. Après un quart d’heure, Maquet (Benoît Poelvo­orde, très bien) est accosté par une jeune révo­lu­tion­naire (Mélanie Thier­ry) qui le prend pour Dumas, et se trou­ve inca­pable de la détromper (for­cé­ment, la jeune est fougueuse et par­le vite, car­ac­téris­tique bien com­mode — et bien arti­fi­cielle — pour que l’autre ne puisse pas l’in­ter­rompre). Le quipro­quo ain­si grossière­ment déclenché, l’écrivain de l’om­bre se prend bien sûr au dou­ble jeu, incar­ne auprès de celle dont il s’éprend un Dumas révo­lu­tion­naire et proche du peu­ple, donc sans rap­port avec la réal­ité présente (Dumas/Depardieu, sans sur­prise, vit dans son château en nan­ti jouis­seur et bien en chair, cuisi­nant et trous­sant tout ce qui bouge), fini­ra par se brûler les doigts et par remet­tre en ques­tion plus ouverte­ment son rap­port avec son employeur si mal assor­ti.

Animaux exotiques

Inutile d’at­ten­dre quelque con­sid­éra­tion que ce soit sur la France de la monar­chie de Juil­let ou sur l’idéal révo­lu­tion­naire qu’on défend ou qu’on trahit, toute cette toile de fond — encore un peu trop envahissante dans le réc­it — se réduit à des vignettes creuses de film d’époque paresseux. Quant au sujet bruyam­ment annon­cé et pré­paré par l’écri­t­ure, le rap­port ambigu entre les deux écrivains, il suf­fit d’é­couter quelques dia­logues judi­cieuse­ment choi­sis par­mi les plus explicites (miroirs inver­sés mutuels, tout les sépare et pour­tant l’un ne peut espér­er écrire sans l’autre, ce genre d’idée prévis­i­ble…) pour avoir tous les ten­ants et aboutis­sants de l’af­faire, les mêmes qui pointaient déjà à la lec­ture du syn­op­sis.

La mise en scène, quoique par­fois habile, ne creuse rien qui dépasse l’il­lus­tra­tion imper­son­nelle de ces motifs-là, can­tonne les per­son­nages à leur rôle prédéfi­ni en quelques lignes. Depar­dieu, plein de bons mots à la bouche, s’ava­chit par­mi ses ani­maux exo­tiques métapho­risant sa van­ité, Thier­ry ne porte que le rôle de jeune écervelée qui sied à une romance paresseuse­ment ficelée, il n’y a guère que Dominique Blanc (dans le rôle de l’am­biguë com­pagne con­stam­ment trompée de Dumas) qui peut espér­er tir­er son per­son­nage vers une zone vague­ment moins cloi­son­née. Pour Poelvo­orde, le cas est plus déli­cat. Tout de ner­vosité ren­trée, il incar­ne avec nuance un per­son­nage dont le rôle et le sort, enchaînés à son duel à fleurets mouchetés avec Dumas, sont pour­tant joués d’a­vance. Mais par moments, la caméra sem­ble l’aimer un peu plus que les autres, faire une pause dans le pro­gramme d’af­fron­te­ment pour se pencher sur sa seule soli­tude ; on se prend alors à penser que, si Safy Neb­bou ne s’é­tait intéressé qu’à lui seul en se débar­ras­sant de toute fior­i­t­ure sur laque­lle il n’a au fond rien à dire, un film intéres­sant et non lesté par son héritage lit­téraire aurait pu se faire.