Avec la pro­duc­tion accrue de doc­u­men­taires due à la réduc­tion des coûts de tour­nage, on se retrou­ve de plus en plus face à des réal­i­sa­tions de qual­ités très divers­es. Au loin des vil­lages se dis­tingue par le réel engage­ment de son auteur, qui porte un regard sin­guli­er et pro­fondé­ment human­iste sur son sujet.

Lors de la 19ème édi­tion du FID en 2008, Au loin des vil­lages avait à juste titre rem­porté le prix des médiathèques. Il sort enfin en salle après un par­cours remar­qué dans les fes­ti­vals inter­na­tionaux les plus recon­nus. Olivi­er Zuchu­at, doc­u­men­tariste né en Suisse au par­cours atyp­ique, se con­sacre après des études de physique et de lit­téra­ture à la mise en scène de théâtre pour enfin devenir réal­isa­teur. Ce deux­ième doc­u­men­taire tourné sur le con­ti­nent africain relate avec force le quo­ti­di­en des 13 000 sur­vivants de la guerre du Dar­four, réfugiés du camp de Gourouk­oun, à l’est du Tchad. Il y filme l’attente des vic­times de ce con­flit intereth­nique, qui opposa en 2006 prin­ci­pale­ment des mem­bres de l’ethnie Dajo chas­sés de leur terre et mas­sacrés par les Jajaweeds, grou­pus­cule de rebelles armés. La région est depuis plusieurs décen­nies le théâtre d’affrontements qui se sont faits de plus en plus sanglants depuis l’armement par Khar­toum de ces mil­ices. En effet, les human­i­taires reprochent au gou­verne­ment soudanais d’avoir délibéré­ment armé les Jajaweeds pour servir leurs intérêts. Regroupés dans ce lieu de tran­sit, les réfugiés espèrent retrou­ver leur vil­lage. Assistés par les ONG, ces hommes et ces femmes esseulés par la perte de leurs proches ten­tent de sur­vivre.

Ce film est d’autant plus remar­quable qu’il est l’un des rares témoignages de ces évène­ments qui restent très mal relayés par la presse. Une copie des rushs a été envoyée au tri­bunal inter­na­tion­al de La Haye pour con­stituer une archive, une pièce à con­vic­tion. Au-delà de sa valeur juridique, il nous per­met de pren­dre con­science de la bar­barie de ces actes en nous pro­posant d’écouter la parole des sur­vivants. Leur his­toire peut ain­si tra­vers­er les fron­tières. Mais il ne s’agit pas d’un reportage à visée unique­ment infor­ma­tive. Au loin des vil­lages est bien plus que cela. Le doc­u­men­tariste a passé plusieurs mois dans ce camp, silen­cieux et immo­bile à l’affût des évène­ments qui peu­vent sur­gir devant la caméra. Il priv­ilégie de longs plans séquences avec une démarche qua­si pho­tographique. Le mou­ve­ment n’est mis en scène qu’à deux repris­es lors d’un plan à 360 degrés et lors du somptueux trav­el­ling qui longe les lim­ites du camp met­tant en exer­gue la promis­cuité des expro­priés et l’immobilité des hommes dans cette inter­minable attente.

Olivi­er Zuchu­at est par­ti seul dans le camp. Il a for­mé sur place un réfugié à la prise de son. L’apprenti tech­ni­cien a accom­pli un tra­vail remar­quable. La dimen­sion sonore par­ticipe à la sen­sa­tion d’enfermement. Les bruits de la vie domes­tique omniprésents envahissent l’espace en se jux­ta­posant, créant un vacarme assour­dis­sant, dont se détache le tim­bre mat et réguli­er du pilon, qui broie les grains de mil avec une pré­ci­sion de métronome, rap­pelant le rythme effréné des tirs des mitrail­lettes enne­mies. Il enreg­istre avec pudeur lors de la scène d’ouverture les com­plaintes stri­dentes des femmes qui pleurent leur défunt. Ces voix lanci­nantes trans­met­tent avec une vio­lence sans pareil la bru­tal­ité des faits et la déchirure intérieure des vic­times.

Il a su égale­ment recueil­lir la parole des sur­vivants sans voyeurisme avec beau­coup de respect. Les entre­tiens sont filmés frontale­ment avec une mise en scène min­i­male. Ce dis­posi­tif instau­re une cer­taine dis­tance entre les per­son­nes filmées et les spec­ta­teurs. Un homme égraine comme un chapelet les noms des vic­times en une sorte de rit­uel funéraire. Un autre racon­te com­ment il a survécu aux attaques des kalach­nikovs des Jajaweeds, alors qu’il n’était armé comme tous les autres vil­la­geois que de lances et d’arcs pour se défendre. Un enfant com­mente avec pré­ci­sion et grav­ité les dessins de guerre qui rem­plis­sent les pages col­orées de son cahi­er d’écolier.

Au loin des vil­lages fait par­tie de ces films, dont on sort moins igno­rant et tou­jours plus révolté con­tre la pas­siv­ité des instances gou­verne­men­tales. Mais égale­ment admi­ratif devant la justesse des moyens mis en œuvre pour servir le pro­pos. Cette œuvre prou­ve qu’engagement poli­tique et réflex­ion esthé­tique ne sont nulle­ment indis­so­cia­bles.