Encore une comédie améri­caine mi-régres­sive mi-sen­si­ble, plus ou moins prévis­i­ble et don­neuse de leçons ? Pas du tout. Une somme théorique sur le genre, par son représen­tant actuel le plus en vogue ? Presque, mais pas vrai­ment non plus. Plutôt une ten­ta­tive de le met­tre en crise, d’en saper les fonde­ments, d’en remet­tre en jeu les acquis. Long et décousu, âpre, imprévis­i­ble, con­trasté, Fun­ny Peo­ple n’est pas si drôle que ça, mais c’est assuré­ment un drôle de film. Un drôle de grand film qui ne cherche pas à séduire.

Judd Apa­tow jouit d’un statut des plus étranges en France. Pour des films qu’il a pro­duits (Sans Sarah, rien ne va), écrits (Braque­urs ama­teurs, Rien que pour vos cheveux) ou réal­isés (40 ans, tou­jours puceau, En cloque, mode d’emploi) – voire pour des films qui ne lui doivent rien tech­nique­ment mais tout spir­ituelle­ment, comme Les Grands Frères ou le récent I Love You, Man –, il a été élevé au rang d’auteur qui compte par cer­tains cri­tiques, soupçon­nés par leurs détracteurs incré­d­ules (com­ment faire sérieuse­ment l’éloge de ces comédies vul­gaires et moral­isatri­ces ?) de sno­bisme poussé à son comble. Un tel débat existe d’ailleurs au sein-même de la rédac­tion de Critikat… Aux défenseurs acharnés de l’écurie Apa­tow, le seul reproche fondé serait à la lim­ite une ten­dance à la sures­ti­ma­tion, voire au manque de dis­cerne­ment (tout le monde s’est accordé à dire que L’An 1 était foireux, mais entre le mag­nifique Super­Grave et le nauséeux Délire Express, entre le grumeleux Présen­ta­teur vedette : la légende de Ron Bur­gundy et l’hi­la­rant Fran­gins mal­gré eux, il y a, au-delà des points com­muns, de nettes dif­férences qual­i­ta­tives). L’ap­proche de ces afi­ciona­dos est cepen­dant pré­cieuse, qui con­siste à ne pas se bra­quer devant les con­ven­tions, ciment du ciné­ma clas­sique[1], à ne pas ravaler d’office au rang de scan­daleuses pre­scrip­tions nor­ma­tives issues de l’idéologie famil­ial­iste les rap­ports ten­dus que ces réc­its entre­ti­en­nent avec la nor­mal­ité et à décel­er, der­rière les facil­ités et la morale, ce qui relève de la nuance, de la dis­tance dis­crète, de l’émouvant par­cours de per­son­nage.

Reste que ces films a pri­ori pop­u­laires ne touchent pas un pub­lic très large de ce côté de l’At­lan­tique. Peut-être en rai­son d’un humour jugé « trop améri­cain » ? Ou de leur for­mat et de leur rythme mine de rien assez inhab­ituels ? Mys­tère. Même si l’on espère de tout cœur le con­traire, il y a mal­heureuse­ment fort à pari­er que ce n’est pas avec Fun­ny Peo­ple, étrange jeu de mas­sacres, qu’Apatow élargi­ra son audi­ence hexag­o­nale. Mais les pour­fend­eurs de con­ven­tions et de morale, à moins d’être d’une mau­vaise foi absolue, devront admet­tre que le film est loin d’en être pris­on­nier. Et s’il est des esprits cha­grins et sché­ma­tiques pour faire remar­quer qu’à la fin, la femme adultère réin­tè­gre le foy­er famil­ial, sans relever ni l’amertume de sa déci­sion, ni l’amour pro­fond qu’elle éprou­ve pour ses filles, ni l’échec annon­cé d’une nou­velle chance avec son ex, s’ils ne veu­lent y voir que le con­formisme, ma foi tant pis pour eux, ils passeront à côté d’un film trem­blant, d’une évi­dente sin­gu­lar­ité.

Trop évi­dente ? On en viendrait presque, en effet, à soupçon­ner Apa­tow de chercher par tous les moyens une forme de respectabil­ité (le fameux « film de la matu­rité ») : rem­plaçant les chefs op très ligne claire de ses films antérieurs par le roi du con­tre­jour poudreux Janusz Kamin­s­ki, délais­sant l’humilité farceuse des comédies de freaks and geeks au prof­it d’un ambitieux dévoile­ment de l’envers du décor des tra­vailleurs du rire, il a tout l’air de vouloir être pris au sérieux. Eh bien soit. Vu la manière dont il s’y prend (gon­flée) et le résul­tat qu’il obtient (sai­sis­sant), on aurait tort de se can­ton­ner au procès d’intention.

Jusqu’ici, dans ce que la comédie améri­caine a don­né de meilleur, ou du moins de plus attachant, il s’agissait surtout de broder autour des codes (la ren­con­tre improb­a­ble, le cycle amourette-décep­tion-rup­ture-rachat-réc­on­cil­i­a­tion, la leçon de vie, etc.). Ces derniers, rarement remis en ques­tion sinon en douceur, étaient plutôt trou­blés – et leur déter­min­isme idéologique éclip­sé – par au moins deux moyens. Pri­mo, une véri­ta­ble incar­na­tion des per­son­nages, dont l’immaturité, le goût de la régres­sion ou même la bêtise étaient tou­jours envis­agés avec ce qu’il faut d’empathie et de dis­tance pour ne se vautr­er ni dans la grossièreté ni dans l’épinglage. Secun­do, la quête du meilleur espace de lib­erté pos­si­ble à l’intérieur du cadre nar­ratif – en l’occurrence à l’échelle des répliques, ter­rain de jeu dévolu au con­cours de vannes, où la fab­uleuse méth­ode Apa­tow (fidél­ité au scé­nario le matin, impro­vi­sa­tion l’après-midi) a favorisé une inven­tiv­ité sans pareille.

Ces codes, dans Fun­ny Peo­ple, il s’agit pure­ment et sim­ple­ment de les noy­er : sous l’épuisement de leur poten­tial­ités dra­ma­tiques, sous une log­or­rhée cru­elle et mélan­col­ique, sous la pro­fu­sion nar­ra­tive (la con­duite du réc­it, au moyen d’un mon­tage imbri­quant temps forts et temps morts, petites et grandes séquences avec une con­fon­dante sou­p­lesse, est éblouis­sante). Et sans plus vouloir jamais céder à l’enchantement facile. Ain­si la per­spec­tive d’une mort prochaine, si elle amène George Sim­mons (Adam San­dler, qui mêle avec brio arro­gance blasée, aigreur et opac­ité) à recon­sid­ér­er quelque peu sa vie, ne le place pas sur le chemin tout tracé de la rédemp­tion béate : bien que le retour de l’amour débloque quelque chose en lui, il demeure tou­jours aus­si odieux. Quant à la scène où Clarke, le mari aus­tralien (Eric Bana, inat­ten­du si l’on ignore qu’a­vant de men­er une car­rière inter­na­tionale d’acteur dra­ma­tique, il a été un comique télévi­suel au suc­cès phénomé­nal en Aus­tralie), com­mence à com­pren­dre qu’on s’est foutu de sa gueule, et voit sa femme Lau­ra (Leslie Mann, dans un per­son­nage féminin prob­lé­ma­tique, comme tou­jours chez Apa­tow, mais plus com­plexe que d’habi­tude) se met­tre à imiter pitoy­able­ment son accent tout en lui faisant des reproches con­ju­gaux, elle est l’exemple par­fait d’une sit­u­a­tion ultra-con­v­enue qu’ Apa­tow déplace sur le ter­rain du malaise, du doute, du trou­ble, de l’émotion.

Il faut dire que le rire, ici, n’est plus seule­ment le mode d’expression du film, il en est le sujet. Les per­son­nages ne sont pas drôles parce que l’instance nar­ra­tive les a dotés d’un esprit hors du com­mun ou d’une déli­cieuse ingé­nu­ité, mais parce qu’ils cherchent à être drôles. Traité sur l’humour et ses ratés (ce qui est drôle sans l’être vrai­ment, ce qui est involon­taire­ment drôle, ce qui se veut drôle mais ne l’est pas), descrip­tion d’une pro­fes­sion étrange (les comiques font-ils rire pour se cacher ou pour se dévoil­er, par échap­pa­toire ou par nar­cis­sisme ?), por­trait d’un salaud dés­abusé dont le tal­ent ne fait pas évi­dence, Fun­ny Peo­ple est un film som­bre, mais dont la cru­auté et l’ambivalence, loin d’être des gad­gets nihilistes, sont les signes d’une acuité de regard impres­sion­nante. Sont passés au crible, entre autres veu­leries : la con­cur­rence entre comé­di­ens qui se tirent dans les pattes, se van­tent, se mentent ; le train de vie addic­tif mais sans joie des stars for­tunées ; les rap­ports hiérar­chiques (je te paie, tu n’es pas mon ami) ; les aléas de la vie amoureuse (je pour­rais quit­ter mon mari pour par­tir avec toi, mais en fait non). On pour­rait dès lors trou­ver le film antipathique et stérile, ce qu’il serait s’il n’était qu’un con­stat cynique et sans hori­zon. Or il est en état de crise per­pétuel et con­stam­ment sur la corde raide. Et l’im­pres­sion qu’il laisse a un goût incer­tain, mais fort et tenace. Ce qui en fait un film tout sauf résigné et anec­do­tique.

Notes

Notes
↑1 Comme par amnésie cinéphilique, « clas­sique » est d’ailleurs devenu un terme qu’il est de bon ton d’utiliser péjo­ra­tive­ment, sans être capa­ble de le dis­tinguer de l’académisme. Le clas­si­cisme est une méth­ode qui fait encore ses preuves, par laque­lle la mise en scène embrasse l’humain, l’e­space, l’action et ses enjeux de la manière la plus lis­i­ble qui soit en apparence – sa sim­plic­ité n’est pas un sim­plisme, l’ambiguïté et l’inventivité n’en sont pas exclues, et l’enchaînement des caus­es et des effets y importe au fond plus que le Sens. L’académisme, c’est l’absence de méth­ode (à laque­lle on sub­stitue des règles ou de l’im­i­ta­tion), ain­si que de toute stratégie à l’égard de la ques­tion du Sens.