Un cou­ple homo­sex­uel, une envie d’adopter, une petite ban­lieue bour­geoise et con­formiste, un ado­les­cent délin­quant sans famille : voici l’équa­tion ultra-sim­pliste et résolue d’a­vance du pro­pos d’El­la Lemha­gen. D’un sujet en vogue à teneur plus soci­ologique que ciné­matographique, la réal­isatrice sué­doise tire un film ban­cal et très mal écrit, à peine sauvé par la douce présence de son acteur prin­ci­pal, Gustaf Skars­gård.

Göran et Sven, deux hommes d’une trentaine d’an­nées et totale­ment accom­plis pro­fes­sion­nelle­ment, vivent un amour tran­quille dans une petite bour­gade bour­geoise de Suède. Rien ne sem­ble pou­voir entach­er leur bon­heur, pas même la fausse décon­trac­tion des voisins hyp­ocrites, si ce n’est bien évidem­ment l’ab­sence d’un enfant à choy­er. Mais comme en Suède l’adop­tion par les cou­ples homo­sex­uels est pos­si­ble, Göran et Sven finis­sent par venir à bout de tous les obsta­cles qui étaient dressés con­tre eux et appren­nent qu’ils vont pou­voir adopter un cer­tain Patrik. Seule ombre au tableau, l’en­fant qui devait avoir 18 mois est en fait un orphe­lin de 15 ans, vague­ment délin­quant et peu dis­posé à accepter de vivre avec des par­ents du même sexe.

La pre­mière chose qui frappe dans le film d’El­la Lemha­gen, c’est cette manière d’in­scrire le désir d’en­fant dans une volon­té man­i­feste de nor­mal­i­sa­tion et d’as­sim­i­la­tion qui écarte d’un revers de main toute ambi­tion de pro­pos­er un sché­ma famil­ial orig­i­nal et moins con­ser­va­teur. La manière qu’a la réal­isatrice de dépein­dre cette petite bour­gade aux allures de vil­lage en Lego tend à une neu­tral­ité alors que la galerie de per­son­nages présen­tés et le flot d’in­sultes homo­phobes proférées par les jeunes enfants à l’at­ten­tion du cou­ple auraient néces­sité un regard un peu plus mor­dant, tout au moins une ironie qui se serait traduite par une mise en scène plus aigu­isée qui n’au­rait pas eu pour effet de tout annuler en per­ma­nence. Pire, elle fait de ce cou­ple pio­nnier à sa manière des êtres ter­ri­ble­ment banals qui s’ef­facent devant l’i­nac­cept­able, comme si la crainte d’être rejeté davan­tage deve­nait en quelque sorte le moteur du film.

À défaut d’une véri­ta­ble propo­si­tion ciné­matographique, on aurait pu espér­er un film mil­i­tant de manière intel­li­gente, mais la réal­isatrice a mal­heureuse­ment sous-estimé la com­plex­ité des débats autour de cette ques­tion et s’est con­tentée d’un film dés­espéré­ment mièvre sur un nou­v­el ordre famil­ial, mal­gré tout très con­ser­va­teur. Passé l’ac­cueil du délin­quant qui se révélera au bout d’une ving­taine de min­utes un par­fait petit ange (résolvant de fait le pre­mier nœud scé­nar­is­tique), la réal­isatrice déplace le prob­lème sur l’un des deux con­joints, Sven, con­traint de jouer les salauds irre­spon­s­ables et égoïstes, aban­don­nant le foy­er famil­ial pour vivre de nou­velles aven­tures extra-con­ju­gales pen­dant que sa moitié se mor­fond en l’at­ten­dant et en cou­vant le jeune bad-boy à gueule d’amour. Du coup, on s’in­ter­roge sur la vision très manichéenne qu’a la réal­isatrice du posi­tion­nement de l’ho­mo­sex­u­al­ité par rap­port aux sché­mas famil­i­aux tra­di­tion­nels. L’an­tag­o­nisme entre les deux mod­èles de vie dess­inés par la réal­isatrice s’i­den­ti­fient ain­si de la manière suiv­ante : soit l’homme boit, sort, drague et baise, il est alors un per­son­nage négatif (le film le con­damne très claire­ment), soit il se range, rêve d’en­fant et de chien, il rede­vient alors un per­son­nage posi­tif (la dernière scène du film). Presque de quoi ras­sur­er Chris­tine Boutin en lui prou­vant que les homo­sex­uels peu­vent aus­si être de par­faits con­ser­va­teurs.