Quel plaisir, à chaque ren­trée, de décou­vrir les nou­veaux tré­sors exhumés par la jolie col­lec­tion RKO/Montparnasse, dont les qual­ités ne se résu­ment cer­taine­ment pas à des prix imbat­ta­bles… Qui d’autre aurait su ain­si dénich­er une “petite” screw­ball com­e­dy d’un réal­isa­teur a pri­ori absol­u­ment incon­nu, où l’on retrou­ve le cou­ple Hen­ry Fonda/Barbara Stan­wyck pour leur pre­mier duo de vedettes embar­quées dans des sit­u­a­tions loufo­ques à souhait, rich­es d’une galerie de gags à l’hu­mour déca­pant – et (quel bon­heur) pas tou­jours très poli­tique­ment cor­rect.

Les demoi­selles très rich­es et très gâtées sont des héroïnes de choix pour la screw­ball com­e­dy, le genre le plus léger et le plus élé­gant du ciné­ma améri­cain: Miss Man­ton, qui n’a de folle que la répu­ta­tion, est donc de celles qui promè­nent leur chien toutes de dia­mant vêtues et por­tant sous leur cape de velours le déguise­ment du dernier bal aux­quelles elles se sont ren­dues. Bar­bara Stan­wyck est ici bien la sœur de la Katharine Hep­burn d’Indis­cré­tions: oisive et ravie de l’être, elle est la seule à trou­ver le temps de dénich­er un cadavre dans une mai­son vide puis de men­er l’en­quête, appuyée par sa bande d’amies de la “haute” (les fameuses “débu­tantes” améri­caines), au nez et à la barbe de policiers excédés par la friv­o­lité du groupe. Pre­mière inno­va­tion du film: mêler la comédie au film noir, deux gen­res rois de l’époque, et rem­plac­er le détec­tive privé à la Philip Mar­lowe par un gang de jeunes écervelées en robe de soirée, sans doute les dernières per­son­nes que l’on imag­in­erait sur la scène d’un crime…

Ce mélange déto­nant de class­es sociales – policiers et femmes de la haute, à qui s’a­joute le tra­di­tion­nel jour­nal­iste inter­prété par Hen­ry Fon­da – aboutit à un joyeux méli-mélo invraisem­blable dont per­son­ne ne ressort véri­ta­ble­ment gran­di. Les policiers sont, comme bien sou­vent dans ce type de film, des inca­pables dépassés par la sit­u­a­tion, les jour­nal­istes ont un sens très par­ti­c­uli­er de l’in­tégrité pro­fes­sion­nelle; quant aux demoi­selles, elles sont au mieux insignifi­antes, au pire prodigieuse­ment stu­pides. Leurs remar­ques “poli­tiques” per­me­t­tent au film de pren­dre un sec­ond degré savoureux en des temps bien­tôt trou­blés (le film est réal­isé en 1938): « S’il faut aller chercher en haut, allons‑y toutes ensem­ble. — Mais c’est du com­mu­nisme! » Seule l’héroïne, bien sûr, flotte au-dessus du lot, afin de mieux men­er le héros par le bout du nez, épris dès la pre­mière minute, bien que celui-ci finisse par retourn­er la sit­u­a­tion en sa faveur. Le mariage des deux est-il solide? On peut se per­me­t­tre d’en douter, alors que le héros rétorque à sa dul­cinée qui compte bien vivre sur ses mai­gres revenus de jour­nal­iste: «Mais c’est de la folie! Qui va vivre sur vos pro­pres revenus?»

Bien sûr, Leigh Jason n’est ni Howard Hawks ni George Cukor. Cer­taines répliques du film ont vieil­li, et le rythme peut paraître de temps à autre un peu faiblard. Mais Miss Man­ton est folle ne démérite pas de ses con­tem­po­rains: on retrou­vera avec plaisir Hat­tie McDaniel (la mama de Scar­lett O’Hara dans Autant en emporte le vent) dans un rôle de domes­tique révo­lu­tion­naire, ain­si que le cou­ple Bar­bara Stanwyck/Henry Fon­da, sexy en dia­ble avant leur fameuse col­lab­o­ra­tion sur The Lady Eve de Pre­ston Sturges. Et puis, quel joie de décou­vrir encore une fois com­ment l’on savait alors se jouer du code de cen­sure: il suff­i­sait qu’un groupe de femmes se jette sur un homme pour lui retir­er son pan­talon ou qu’une sen­suelle star en noir et blanc fume dans son lit, un ban­deau sur les yeux, pour se sen­tir tout chose…