Je suis un autarcique / Ecce Bombo / Sogni d’Oro

Je suis un autarcique / Ecce Bombo / Sogni d’Oro

de Nanni Moretti

  • Je suis un autarcique / Ecce Bombo / Sogni d’Oro
  • (Io Sono un Autarchico / Ecce Bombo / Sogni d'Oro)
  • Italie1976 / 1978 / 1981
  • Réalisation : Nanni Moretti
  • Scénario : Nanni Moretti
  • Image : Fabio Sposini / Giuseppe Pinori / Franco Di Giacomo
  • Montage : Nanni Moretti / Enzo Meniconi / Roberto Perpignani
  • Musique : Franco Piersanti
  • Interprétation : Nanni Moretti (Michele), Simona Frosi (Silvia), Andrea Pozzi (Andrea)
    Nanni Moretti (Michele), Luisa Rossi (la mère de Michele), Glauco Mauri (le père de Michele), Lorenza Ralli (la soeur de Michele). Fabio Traversa (Mirko), Paolo Zaccagnini (Vito), Piero Galletti (Goffredo)
    Nanni Moretti (Michele Apicella), Nicola Di Pinto (Nicola), Piera Degli Esposti (la mère de Michele), Laura Morante (Silvia)
  • Date de sortie : 22 juillet 2009
  • Durée : 1h35 / 1h43 / 1h45

Je suis un autarcique / Ecce Bombo / Sogni d’Oro

de Nanni Moretti

Michele et Nanni : les drôles d'amis


Michele et Nanni : les drôles d'amis

Si les étés ciné­matographiques sont par­fois arides, ils savent aus­si se mon­tr­er généreux en repris­es. C’est le cas ici avec les trois pre­miers films de Nan­ni Moret­ti, réal­isés entre 1976 et 1981 et con­stru­its autour de son alter ego Michele Api­cel­la. Si Je suis un autar­cique (1976) s’apparente réelle­ment à une œuvre de jeunesse (il a alors 23 ans), très réussie par ailleurs ; Ecce Bom­bo (1978) et Sog­ni d’Oro (1981) sont mar­qués par une grande matu­rité et con­stituent un pré­cieux témoignage de la con­struc­tion d’une œuvre qui fig­ure par­mi les plus cohérentes et stim­u­lantes du ciné­ma con­tem­po­rain.

Naître au monde, ou n’être

À l’écran, Nan­ni Moret­ti a été Michele Api­cel­la (le nom de jeune fille de sa mère) jusqu’à Palombel­la Rossa (1989), film somme tes­ta­men­taire pour cet alter ego inter­prété par lui-même. Dans Jour­nal intime, il devient “lui-même”, Aprile suiv­ra. Le pre­mier intérêt de la reprise de ces trois films est de pou­voir suiv­re la généalo­gie de ce Michele, aus­si iras­ci­ble et atra­bi­laire qu’attachant et émou­vant. Son arrivée sur les écrans se fait à un moment charnière de l’histoire et de la cul­ture poli­tiques ital­i­ennes, celui d’une sorte de gueule de bois pour une jeunesse désil­lu­sion­née, comme face à une apor­ie exis­ten­tielle dans un pays sclérosé et une société privée de repères aus­si bien éthiques qu’idéologiques. On pour­rait par­ler de doc­u­ments sur ces années, celles d’une extrême gauche extra par­lemen­taire lancée dans la fuite en avant d’un ter­ror­isme rouge (répon­dant à l’origine au ter­ror­isme de l’extrême droite) depuis la fin des années 1960. Du côté de la vie poli­tique par­lemen­taire, le Par­ti Com­mu­niste Ital­ien (PCI) tente le “com­pro­mis his­torique” avec la Démoc­ra­tie chré­ti­enne (DC) aux affaires depuis l’après-guerre, ce qui rad­i­cal­isa plus encore les Brigades Rouges qui, en 1978, enlevèrent et assas­s­inèrent Aldo Moro qui con­tribua aupar­a­vant à for­mer un gou­verne­ment mêlant mem­bres de la DC et du PCI.

De cela, il n’est ques­tion qu’en creux, ou par quelques mots pour for­muler son mépris envers la DC ou Enri­co Berlinguer qui ini­tia le fameux “com­pro­mis his­torique”. Nan­ni Moret­ti se place, comme il le fait dans Le Caï­man pour pour­fendre le berlus­con­isme, à un poste bien par­ti­c­uli­er : la sphère intime comme cadre et obser­va­toire de la révolte et des désil­lu­sions. Dans Ecce Bom­bo, Michele et son groupe d’amis, tous désœu­vrés dans la tor­peur de l’été romain, expri­ment leur malaise dans des séances d’auto-conscience. Une façon pour eux de réalis­er à leur échelle ce que le pays n’a pas accom­pli vis-à-vis du fas­cisme : un exa­m­en de con­science. Nan­ni Moret­ti est en cela fidèle à cette jeunesse occi­den­tale qui, dans les années 1960 et 1970, demande des comptes à leurs aînés. Les rela­tions con­flictuelles que Michele entre­tient avec ses par­ents répon­dent à ce malaise intergénéra­tionnel. Il y a non seule­ment incom­mu­ni­ca­bil­ité, mais aus­si incom­préhen­sion et mécon­nais­sance mutuelles. En témoignent ces dis­putes à table ou cette courte scène de Ecce Bom­bo où père et fils tes­tent leurs goûts devant la télévi­sion. Dans Sog­ni d’Oro, film par­ti­c­ulière­ment cen­tré sur le rap­port mère-fils, ce dernier la roue de coups bru­tale­ment.

Ces trois films sont de mag­nifiques médi­ta­tions, très drôles en plus, sur la dif­fi­culté pour la jeunesse de pren­dre part au monde, de trou­ver la porte d’entrée vers un monde adulte qui puisse paraître un tant soit peu sat­is­faisant. Un peu comme dans un mau­vais film mal scé­nar­isé, la société dis­tribue les rôles, y com­pris celui de jeune, à l’intérieur d’une norme bien peu engageante. Il s’agit du por­trait d’une jeunesse située dans une béance ; avancer dans cette société reviendrait à se renier, renon­cer. Michele aimerait bien enchanter son exis­tence, mais, tout comme le Nan­ni Moret­ti de Jour­nal intime, il ne sait ni chanter, ni danser. Rude avec la généra­tion précé­dente, le cinéaste ne manque pas de l’être pour les siens. Dans Je suis un autar­cique, Michele se nour­rit de lec­tures com­plex­es et d’un dis­cours abscons, pra­tique un théâtre qui l’est autant, mais il se fait promet­tre par son père un chèque men­su­el de “200 000 lires, comme d’habitude”. Dans Ecce Bom­bo comme dans Sog­ni d’Oro (dans lequel il est pour­tant cinéaste pro­fes­sion­nel), il vit chez ses par­ents. Ou le dilemme du petit-bour­geois qui se voulait mar­gin­al. Pour le réal­isa­teur, le groupe d’amis de Ecce Bom­bo est un équiv­a­lent urbain et dés­espéré des vitel­loni de Felli­ni. L’universalité et l’actualité de ce regard grinçant et plein d’acuité sur une jeunesse qui nav­igue à vue dans une société anx­iogène et blo­quée sont tout à fait frap­pants.

Être minoritaire

Au début de Jour­nal intime, Nan­ni Moret­ti tient à un hap­py few inter­loqué au volant d’une ruti­lante voiture de luxe un mono­logue qui for­mule claire­ment ce que con­tient son ciné­ma dès ses débuts : “moi, même dans une société plus décente que celle-ci, je serai tou­jours avec peu de gens. Mais pas comme dans ces films où un cou­ple se déchire parce que le cinéaste ne croit pas en l’homme. Moi, je crois en l’homme, mais pas à la majorité. Je serai tou­jours bien avec une minorité.” Nan­ni Moret­ti est un penseur de la chose publique, cha­cun de ses films est un work in progress autour de la ques­tion du posi­tion­nement de l’individu face au corps social, à la mul­ti­tude. Michele, tout comme Nan­ni Moret­ti, est un mis­an­thrope qui déteste la soli­tude, un per­son­nage con­stru­it à par­tir d’une dialec­tique con­tra­dic­toire. C’est ain­si que cet alter ego isolé appar­tient tou­jours à quelque chose qui est du ressort du col­lec­tif. Dans l’ordre chronologique de la saga : une troupe de théâtre (Je suis un autar­cique), un groupe d’amis (Ecce Bom­bo), une équipe de tour­nage (Sog­ni d’Oro), puis au corps enseignant dans Bian­ca, au clergé de l’Église catholique dans La messe est finie, au PCI et à une équipe de water-polo dans Palombel­la Rossa.

Il y a ce que l’on pour­rait con­sid­ér­er comme un “dilemme moret­tien”. Le rap­port à autrui et au groupe est fac­teur d’aliénation, dès Je suis un autar­cique, avec cet entraîne­ment physique et psy­chique imposé par le directeur de la troupe de théâtre d’avant-garde. Dans Ecce Bom­bo, alors que le petit groupe est désœu­vré à une ter­rasse d’un café, se pose la ques­tion de faire quelque chose, ensem­ble. L’idée serait de pren­dre part au monde sans être gag­né par sa médi­ocrité, d’où le retourne­ment qu’opère Nan­ni Moret­ti. Plutôt que de cri­ti­quer frontale­ment la société ital­i­enne et la norme, il s’attaque plutôt au con­formisme qu’est l’anticonformisme de la jeunesse à laque­lle il appar­tient : pro­gres­siste, éduquée, intel­lectuelle. Dans un entre­tien en 1978, il exprime cela de manière limpi­de : “Je suis de gauche, et ce qui m’intéresse, c’est d’ironiser sur la gauche, de la cri­ti­quer, de la stig­ma­tis­er. M’en pren­dre à la Démoc­ra­tie Chré­ti­enne, au pou­voir en place, vrai­ment ça m’ennuie. Je trou­ve plus utile de me moquer de moi-même, de mes amis, de mon milieu, et de tout ce que je crois représen­ter l’avenir.” Dans Jour­nal intime, face à un film où des quadragé­naires par­venus glosent sur leurs erreurs de jeunesse (“nous hurlions des hor­reurs dans les man­i­fs, vois comme nous avons enlai­di !”) et sur le fait qu’ils soient devenus des bour­geois dégueu­lass­es, con­formistes et dépres­sifs, Nan­ni Moret­ti réag­it vigoureuse­ment par ces mots : “moi, je cri­ais des choses justes, et je suis un splen­dide quadragé­naire !”

Faire son “com­pro­mis his­torique”, ou pas. Rejoin­dre la majorité, ou pas. Pour Michele Api­cel­la comme pour Nan­ni Moret­ti, l’existence, donc le ciné­ma pour le sec­ond, est une affaire de morale. Il n’y a en fait qu’un mot pour le définir : intran­sigeance. Ce fut aus­si la ligne de con­duite des plus grands cinéastes comiques ; de Chap­lin à Tati, en pas­sant par Keaton, sous les yeux duquel Michele refait son lit dans Ecce Bom­bo. Et cette affaire de morale est chez Moret­ti une esthé­tique. Si elle est encore bal­bu­tiante et hési­tante dans Je suis un autar­cique, film tourné en Super‑8 ayant large­ment recours au mon­tage et à des mou­ve­ments d’appareil, la pat­te moret­ti­enne est en place dès le film suiv­ant.

Cette esthé­tique se place dans le sil­lage de la moder­nité et se sig­nale par le refus ; du vul­gaire, du spec­tac­u­laire, de la dém­a­gogie et de la facil­ité. Elle se fonde en grande par­tie sur la fix­ité. Quant à la durée des plans, elle n’est pas encore aus­si grande dans Ecce Bom­bo et Sog­ni d’Oro qu’à par­tir de Bian­ca. Loin de vouloir plac­er le spec­ta­teur dans l’inconfort, il y a toute­fois cette volon­té de ne pas le car­ress­er dans le sens du poil. Amor­tis par des fon­dus au noir dans Je suis un autar­cique, les pas­sages d’une scène à l’autre se sig­na­lent ensuite par une cer­taine forme de bru­tal­ité. Et à l’intérieur d’une même séquence, on passera d’un plan à l’autre par deux échelles de cadrage fort dif­férentes. L’idée qui pré­side à cette esthé­tique est le fait que ce n’est pas au film de s’adresser aux mass­es, mais aux mass­es de venir au film. Le run­ning gag de Sog­ni d’Oro for­mule cela ; lors des débats qui suiv­ent les pro­jec­tions de ses films, Michele est sans cesse apos­trophé par le fait que ses films sont abscons et ne peu­vent intéress­er un berg­er des Abruzzes, un paysan de Lucanie et une ménagère de Tri­este. Le pub­lic doit s’élever, le cinéaste n’a pas à s’abaisser, même si cela le “con­damne” à être minori­taire. Dans le même film, Michele est mis en con­cur­rence avec un autre réal­isa­teur, et c’est la télévi­sion qui orchestre le duel dans une émis­sion où est en place tout le dis­posi­tif désor­mais bien con­nu de l’humiliation et du voyeurisme. D’une manière très intu­itive et assez vision­naire, Nan­ni Moret­ti a fait de son ciné­ma une anti-télévi­sion, une atti­tude qui, dans une Ital­ie berlus­con­isée depuis un bail, prend une sig­ni­fi­ca­tion tout à fait par­ti­c­ulière. Lorsque Michele doit affron­ter le glas de la défaite à l’issue du con­cours, il lance un rageur : “pub­li­co di mer­da”. Après un moment d’interrogation, le pub­lic reprend en chœur en bat­tant des mains : “pub­li­co di mer­da, pub­li­co di mer­da, pub­li­co di mer­da…” Si avant cela on a ri, un peu, d’une couleur qui tire sur le jaune, on est alors saisi d’effroi.

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