Déri­vant avec oppor­tunisme sur le courant Ellen Page (Hard Can­dy, Juno), Rebelle ado­les­cence atter­rit en France qua­tre ans après son dernier clap et sans autre ambi­tion que de lancer offi­cielle­ment la nais­sance d’un nou­veau dis­trib­u­teur hexag­o­nal, Cos­mopo­lis. Le film tient plus de la vidan­ge de stocks périmés – frus­tra­tion des fonds de tiroir – que d’une véri­ta­ble volon­té édi­to­ri­ale (à l’inverse des prochaines sor­ties, les promet­teurs Small Gods et Teeth of Love).

Sher­ry est jeune, un peu goth­ique sur les bor­ds (elle se maquille en noir et a des gross­es bottes qui font peur) : elle est donc mar­ginale, c’est une con­séquence. La caté­gori­sa­tion étant immé­di­ate, pas de doute sur son statut de jeune fille ingénu­ment per­due dans le monde des grands. Elle ne siège que rarement à son pupitre de cours car elle préfère sauter sur les dalles de macadam au rythme d’une chan­son pop-rock. Un jour d’école buis­son­nière, elle fait la ren­con­tre d’un blond à l’accent teu­ton dis­tribuant sur le trot­toir des tracts pas catholiques. Curieuse, elle se pointe au ren­dez-vous indiqué sur le papi­er et, instan­ta­né­ment, se fond dans une sorte de com­mu­nauté hip­pie éco­lo (ou anar­chiste déglin­gué, on ne sait pas très bien, c’est ambigu !). Embar­quée dans une camion­nette brin­que­bal­ante, la joyeuse troupe écume l’Europe des tekni­vals à la recherche de jeunes tox­i­co­manes à embri­gad­er. L’intention avouée d’Alison Mur­ray est de met­tre en image une décep­tion qu’elle a elle-même con­nue dans sa jeunesse, ayant côtoyé des « activistes poli­tiques qui voulaient chang­er le monde », « des anar­chistes de pacotille ». La rancœur est tenace, elle se lit frontale­ment dans le por­trait d’une com­mu­nauté à l’apparence phil­an­thropique mais en voie de con­ver­sion sec­taire.

Réduits à l’état de lam­beaux humains régres­sifs, les lead­ers du groupe n’ont rien d’activistes poli­tiques : Ali­son Mur­ray nous par­le d’une fac­tion para-mil­i­taire, d’un épiphénomène à la Fight Club (en plus mièvre). Instau­r­er le par­al­lèle entre ces dingues névro­tiques et l’engagement poli­tique pose prob­lème, la parabole étant bien trop lourde et inadap­tée à la fragilité bran­lante de l’univers con­stru­it autour de Sher­ry. Les efforts de sym­bol­i­sa­tion passent con­scien­cieuse­ment à côté de leurs effets désirés, à l’image des éprou­vantes scènes de choré­gra­phies. Cen­sés représen­ter allé­gorique­ment les affects des per­son­nages, des moments de danse totale­ment inap­pro­priés – et pour le moins décon­cer­tants – ponctuent les grands axes du réc­it, comme pour mieux soulign­er leur impor­tance rel­a­tive. Out­re le car­ac­tère bouf­fon d’un tel procédé de drama­ti­sa­tion (réminis­cences déli­rantes de Spice World), ces dans­es mal inté­grées met­tent en exer­gue un procédé de prise d’otage émo­tion­nelle per­ma­nent. À l’aide de quelques coups de forces dra­ma­tiques et de deus ex machi­na incon­grus, Rebelle ado­les­cence arti­fi­cialise jusqu’à la lie les trou­bles ado­les­cents, les amal­game à un mael­ström de fan­tasmes idiots, à la lisière de la réac­tion.

Cautéris­er les trous béants d’un cat­a­logue n’est pas une vie pour un film. La bonne con­science cinéphile devrait en toute logique se féliciter de la résur­gence inat­ten­due d’un film oublié de la dis­tri­b­u­tion, mais est-ce réelle­ment une bonne nou­velle pour le pro­duit lui-même ? Est-ce ren­dre ser­vice à un film viv­otant dans l’oubli que de le ramen­er une nou­velle fois à la lumière ? Oui, cent fois oui quand il s’agit du cat­a­logue de Pierre Étaix[1]! Le doute est au con­traire per­mis dans le cas d’un film assez quel­conque, au traite­ment grotesque et à l’énonciation pre­mier degré défini­tive­ment pré­somptueuse. Les thèmes dévelop­pés sont a pri­ori por­teurs : l’adolescence con­trar­iée en quête de repères et de social­i­sa­tion, la drogue, la mar­gin­al­ité, les com­mu­nautés rebelles… Gregg Ara­ki a fait de ces lieux com­muns une syn­thèse par­ti­c­ulière­ment sub­tile et réussie (Mys­te­ri­ous Skin), rad­i­cale et icon­o­claste (The Doom Gen­er­a­tion) en les per­ver­tis­sant à la racine. Ali­son Mur­ray se con­tente de les déclin­er sans la moin­dre volon­té de désarçon­ner un spec­ta­teur en voie de pavlo­vi­sa­tion, prêt à réa­gir une mul­ti­tude de stim­uli préétab­lis. Avec Rebelle ado­les­cence, on va au ciné­ma comme on part en voy­age organ­isé : dans le but de véri­fi­er pas­sive­ment tout ce que l’on a déjà anticipé, sans sur­prise, sans pas­sion.

Notes

Notes
↑1 Dont l’imbroglio juridi­co-pathologique vient enfin d’être levé et dont on attend avec impa­tience les prochaines réédi­tions!