«Une forêt mag­ique… un piano enchan­té… lais­sez agir la magie…» vante la bande-annonce de Piano For­est. De magie, on en cherche cepen­dant encore, dans ce film au thème par­faite­ment con­cret, égaré sur le grand écran alors qu’il a toute les apparences d’un épisode de série gon­flé pour attein­dre l’heure et demie. Au moins, la musique est mer­veilleuse.

Le réc­it ini­ti­a­tique, c’est un clas­sique des séries ani­mées venues du Japon. Le mod­èle est bien rodé : opposez deux pra­ti­quants doués d’une dis­ci­pline. L’un sera le par­fait élève, l’autre l’au­to­di­dacte génial. Évidem­ment, la rela­tion entre les deux oscillera entre la haine et une com­plic­ité intense, alors que cha­cun va ten­ter de sur­pass­er l’autre dans la maîtrise de son art. Bien­tôt arrivera le moment de prou­ver sa valeur aux yeux de ses pairs : en général, un tournoi ou con­cours quel­conque sert très bien pour ça. À l’is­sue de l’épreuve, l’un – en général le par­fait élève – sera dis­tin­gué, tan­dis que le sec­ond devra pren­dre des chemins plus détournés mais tout aus­si dignes pour arriv­er à la gloire. Rajoutez quelques nou­veaux pro­tag­o­nistes en guise de nou­veaux com­péti­teurs, en atten­dant un nou­v­el affron­te­ment, et vous avez une saga en marche. Tous les thèmes peu­vent servir : les arts mar­ti­aux, bien sûr (Ken­shin tient 95 épisodes, et Drag­on Ball 508 au total sur ce seul canevas), la cui­sine, la magie…

Pour Piano For­est, c’est… le piano, éton­nam­ment. Nous voici donc en présence de Kai (le bon élève) et Shuhei (le gamin des rues auto­di­dacte). L’un est fils de bonne famille, avec un père pianiste, et une rela­tion à l’in­stru­ment qu’il calque sur celle avec son père, sorte d’idéal. Le sec­ond est fils d’une escort-girl fille-mère, et a appris le piano grâce à celui d’un pianiste vir­tu­ose, aban­don­né dans la forêt. Et les deux vont donc se servir de leur rela­tion con­flictuelle pour par­venir à se sur­pass­er, avec en vue le con­cours région­al des meilleurs pianistes. Voilà pour le décor : Piano For­est est donc une vari­a­tion sur un thème imposé, une énième ver­sion du réc­it ini­ti­a­tique venu du Japon. Quoi de neuf donc? Pas grand chose…

On espère, un instant, que le film tienne la promesse «miyaza­ki­enne» d’un piano mag­ique, d’une forêt mys­térieuse et sur­na­turelle – mais non. Rapi­de­ment, cette piste est aban­don­née pour pro­cur­er une expli­ca­tion poten­tielle­ment intéres­sante (qui implique l’an­cien génie du piano, aujour­d’hui empêché de jouer), mais fon­da­men­tale­ment arti­fi­cielle. Quel dom­mage pour­tant, puisque le meilleur de Piano For­est vient de ses déra­pages hors d’un quo­ti­di­en qu’il s’at­tache à dépein­dre avec une minu­tie touchante – mais sans réel tal­ent de con­teur. Peu nous importe, donc, les ten­sions famil­iales autour de Kai, tout autant que l’his­toire de l’escort-girl au grand cœur mère de Kai. Lorsque Kai, par con­tre, se voit han­té par tous ses démons intérieurs, habil­lés en Mozart (dont le prin­ci­pal intéressé), cela don­nant lieu à des scènes par­faite­ment bur­lesques ; lorsqu’une autre com­pétitrice sur­git, qui ne peut se con­cen­tr­er que dans une sit­u­a­tion des plus incon­grues – quand on s’éloigne, enfin, des sen­tiers bat­tus, quel plaisir que de voir la fan­taisie dont peut faire preuve Piano For­est !

Trop rares sont ces moments, cepen­dant. En dehors de ces instants incroy­ables, le film suiv­ra un rythme réglé, avec une styl­is­tique démon­stra­tive, une absence de folie qui laisse à penser que, peut-être, le réal­isa­teur Masayu­ki Koji­ma (qui a pour­tant offi­cié dans la très per­tur­bante série Mon­ster) s’est plus retrou­vé dans le per­son­nage de Kai, frus­tré et inca­pable de laiss­er par­ler sa créa­tiv­ité, plus que dans celui de Shuhei. Dom­mage, encore une fois, lorsqu’on voit ce dont il peut être capa­ble. Piano For­est est l’adap­ta­tion du début d’une série de man­gas – et cela se ressent imman­quable­ment dans la coupure finale. Le film refuse donc de clore son réc­it : l’op­po­si­tion com­plice de Kai et Shuhei reste à racon­ter, et on sort de Piano For­est comme de n’im­porte quel épisode : en atten­dant celui de la semaine prochaine. Fâcheuse façon de ter­min­er son film…