Les pro­duc­teurs de Lit­tle Miss Sun­shine (Jonathan Day­ton, Valerie Faris, 2006) nous pro­posent cette semaine un nou­veau «ray­on de soleil» avec Sun­shine Clean­ing. Comédie douce-amère axée sur une famille dys­fonc­tion­nelle en pleine galère, le film est claire­ment estampil­lé «fes­ti­val Sun­dance» (com­péti­tion 2008). Si Sun­shine Clean­ing met en lumière une pro­fes­sion mécon­nue, ce sub­terfuge scé­nar­is­tique n’apporte pas de réelle orig­i­nal­ité au pro­pos général d’un film dont l’intérêt réside surtout dans la per­for­mance de ses acteurs.

Amy Adams a quit­té son cos­tume de princesse d’Il était une fois (Kevin Lima, 2007) pour l’uniforme de femme de ménage de Rose Lorkows­ki, dont la vie pro­fes­sion­nelle et affec­tive est un véri­ta­ble marasme. Mère céli­bataire aux mai­gres revenus, Rose entre­tient une rela­tion illégitime avec son ancien boyfriend du lycée, un flic mar­ié à une de leurs cama­rades. De son côté, Emi­ly Blunt a tro­qué les robes haute cou­ture du Dia­ble s’habille en Pra­da (David Frankel, 2006) con­tre la tenue décon­trac­tée et légère­ment grunge de Norah Lorkows­ki. La sœur cadette de Rose, fraîche­ment virée de son boulot de serveuse, vit avec son hurlu­ber­lu de père, inter­prété par Alan Arkin, dans un rôle proche de celui qu’il tenait dans Lit­tle Miss Sun­shine. Quand le fils de Rose mul­ti­plie les com­porte­ments étranges en classe, inspiré par les drôles d’histoires de Norah, sa mère se voit dans l’obligation de l’inscrire dans une école privée. Mais com­ment assumer cette charge finan­cière con­séquente? Sur la sug­ges­tion bien­veil­lante de son amant, Rose va se lancer dans une activ­ité lucra­tive: le net­toy­age de scènes de crimes. Avec l’aide d’une sœur à l’estomac mal accroché, la femme de ménage au vis­age poupin va devoir s’adapter aux us et cou­tumes d’un secteur con­cur­ren­tiel, sans s’impliquer émo­tion­nelle­ment dans ce tra­vail déroutant.

D’un point de vue nar­ratif, le film pro­longe une for­mule déjà bien rodée. L’investissement des pro­tag­o­nistes dans un pro­jet inhab­ituel dont la réus­site paraît incer­taine (le net­toy­age de scènes de crimes ici, la présen­ta­tion d’une enfant boulotte à un con­cours de beauté dans Lit­tle Miss Sun­shine) va con­duire à resser­rer les liens famil­i­aux, après avoir plongé les per­son­nages dans des sit­u­a­tions cocass­es, où le rire cathar­tique vient enrober des événe­ments d’une pro­fonde tristesse. Ain­si dans Lit­tle Miss Sun­shine, le drame du décès du grand-père était rapi­de­ment éclip­sé par la néces­sité de cacher son corps jusqu’à l’issue du con­cours, d’où une suc­ces­sion d’actions bur­lesques. Sun­shine Clean­ing fonc­tionne de la même façon: le tra­vail atyp­ique des deux sœurs peut évidem­ment don­ner lieu à des gags sans fin, per­me­t­tant de désamorcer l’aspect glauque et effrayant de leur activ­ité. Le scé­nario a le bon goût de ne pas mul­ti­pli­er ce genre d’effets, s’efforçant de ne pas réduire ses per­son­nages à des types, afin de per­me­t­tre l’expression de leur sen­si­bil­ité psy­chologique, véri­ta­ble enjeu (facile?) du réc­it.

Le net­toy­age post-mortem, pra­tiqué sur des scènes de crimes représen­tées avec réal­isme sans som­br­er dans le gore, n’est pas envis­agé comme le noy­au cen­tral d’un scé­nario qui chercherait à don­ner le fris­son. On est loin de l’intrigue du pass­able Clean­er (Ren­ny Har­lin, 2008), où Samuel L. Jack­son se trou­vait mêlé à une som­bre affaire de meurtre, net­toy­ant sans le vouloir une scène de crime avant que la police n’ait con­staté le drame et que l’épouse du défunt n’ait été infor­mée du décès de son mari. Dans Sun­shine Clean­ing, le net­toy­age post-mortem agit comme le révéla­teur des ten­sions internes et des souf­frances con­tenues. Effac­er les traces con­crètes des drames pour per­me­t­tre aux familles de com­mencer un long tra­vail de deuil ramène inéluctable­ment les deux sœurs à leur pro­pre his­toire, mar­quée par la mort vio­lente et soudaine de leur mère lorsqu’elles étaient enfants. Net­toy­er jour après jour la crasse san­guino­lente des autres n’efface en rien les tach­es qui embrouil­lent leurs esprits et trou­blent l’équilibre de la struc­ture famil­iale. On voit là com­bi­en un ciné­ma indépen­dant pop­u­laire puise sa pseu­do-orig­i­nal­ité dans le seul véri­ta­ble vivi­er d’audace et de nou­veauté qui existe dans le champ audio-visuel améri­cain: les séries des chaînes câblées, heureux lab­o­ra­toires d’expérimentation pour scé­nar­istes et réal­isa­teurs. Les grands suc­cès publics et cri­tiques de HBO et de sa “petite sœur” Show­time rivalisent d’ingéniosité nar­ra­tive et esthé­tique pour explor­er le rap­port con­tra­dic­toire à la mort de per­son­nages qui la côtoient quo­ti­di­en­nement. La famille de croque-morts de Six Feet Under est com­plète­ment chavirée par la dis­pari­tion de son patri­arche; le chef mafieux des Sopra­nos ne sup­porte qu’en apparence la vio­lence du milieu et con­sulte un psy; l’expert en tach­es de sang et ser­i­al killer de Dex­ter voit son code de con­duite boulever­sé suite à la résur­gence d’un sou­venir trau­ma­tique de sa petite enfance. Des pro­fes­sion­nels de la mort inca­pables de l’affronter lorsqu’elle les touche per­son­nelle­ment, voilà de façon très syn­thé­tique le point de départ des TV shows les plus inven­tifs de cette décen­nie, dont la dif­fu­sion télévisée ne restreint pas l’ambition artis­tique. Pas éton­nant que le ciné indé envie leur audace et leur lib­erté!

Avec Sun­shine Clean­ing, le plaisir du spec­ta­teur naît essen­tielle­ment de la per­for­mance sen­si­ble de ses inter­prètes. Il est de bon ton pour des acteurs mon­tants de cass­er une image policée ou figée en allant flirter avec le ciné­ma indépen­dant (son ver­sant le plus académique tout de même), celui-ci pro­posant des rôles jugés plus auda­cieux. Ca fait «bien» dans une fil­mo­gra­phie. Ici, il est clair que la présence d’actrices révélées au grand pub­lic par des films légers où elles inter­pré­taient des per­son­nages haute­ment super­fi­ciels n’est pas un hasard. Amy Adams et Emi­ly Blunt (une actrice à suiv­re!) cherchent claire­ment à éviter d’être cat­a­loguées dans le ray­on des jolies écervelées et à rap­pel­er qu’elles sont capa­bles de bien autre chose. L’opération est assez réussie: la soror­ité des deux femmes appa­raît comme réelle tant leur jeu et leur apparence physique se mari­ent bien. C’est ça, la clef d’une comédie dra­ma­tique Sun­dance: une dis­tri­b­u­tion minu­tieuse dont le choix sem­ble finale­ment si évi­dent que tout autre paraî­trait impos­si­ble, des acteurs investis au max­i­mum dans des rôles dont ils savourent l’intérêt à chaque plan.