La Mar­tinique, dans les années 1930. L’histoire de l’éveil de la con­science d’André Alik­er, sim­ple mil­i­tant com­mu­niste qui, con­tre la dom­i­na­tion colo­niale, se décou­vre un Dieu, le jour­nal­isme, et entraîne toute une île der­rière lui. Guy Deslau­ri­ers intéresse par ce pan de l’histoire, mais ne parvient pas à appréhen­der son per­son­nage, mul­ti­ple, com­plexe, mys­térieux. Surtout, il pèche par le choix de son acteur prin­ci­pal: Sto­my Bugsy, qui, mal­gré toute sa bonne volon­té, est peu crédi­ble dans le rôle de cet Albert Lon­dres antil­lais.

Dif­fi­cile de trou­ver le ton juste – ni trop hagiographique, ni trop dis­tan­cié – lorsqu’on s’empare d’un tel per­son­nage: André Alik­er, aîné d’une fratrie qui mar­quera l’histoire poli­tique des Antilles (son petit frère Pierre, encore en vie, fut le pre­mier adjoint d’Aimé Césaire). Petit com­merçant et mil­i­tant com­mu­niste, le jeune homme se voit con­fi­er la gérance de l’organe du par­ti: le jour­nal Jus­tice. S’éloignant très vite de la retran­scrip­tion de dis­cours marx­istes et de débats entre lénin­istes et trot­skistes, Alik­er pub­lie de grandes enquêtes dénonçant l’emprise de quelques familles béké sur les Antilles. Surtout, il mène une guerre per­son­nelle con­tre Le Drag­on, entre­pre­neur cru­el et sans scrupule, raciste exploitant les ouvri­ers avec le sou­tien des plus hautes autorités.

Dif­fi­cile de ne pas vers­er dans le mièvre avec un tel pro­pos – le jus­tici­er au sec­ours de pau­vres pro­lé­taires impuis­sants. Le film y parvient néan­moins dans quelques belles scènes, notam­ment grâce à l’écriture de Patrick Chamoi­seau – l’un des plus grands représen­tants des Antilles lit­téraires, prix Goncourt 1992 pour Tex­a­co –, aux manettes du scé­nario. Le déroule­ment en lui-même de la vie d’Aliker et la nais­sance d’une con­science poli­tique au sein des mass­es pop­u­laires con­stituent en soi un matéri­au ciné­matographique très riche, dou­blé d’une valeur his­torique non nég­lige­able: com­ment la bataille anti-coloni­sa­tion finit par créer un mou­ve­ment de masse alter­natif, et un Par­ti Com­mu­niste fort, et le rôle joué dans cette lutte par la nais­sance d’une presse mod­erne et de méth­odes d’enquête rigoureuses. Les jour­naux de métro­pole reprirent d’ailleurs les arti­cles parus dans Jus­tice, dénonçant la col­lu­sion entre entre­pre­neurs colo­ni­aux, gou­verneurs, juges et min­istres, jusqu’à Felix Éboué, petit-fils d’esclaves, human­iste mais aus­si servi­teur de l’ordre colo­nial.

Guy Deslau­ri­ers con­cen­tre entière­ment son film autour de la fig­ure d’André Alik­er, les per­son­nages sec­ondaires ne ser­vant sou­vent que de faire-val­oir, soulig­nant par­fois mal­adroite­ment le côté «seul con­tre tous» du jour­nal­iste vail­lant et courageux, déter­miné à aller à l’affrontement si c’est le prix pour faire sur­gir la vérité. Alik­er, per­son­nage com­plexe, pétri de doutes et pris sou­vent d’une peur paralysante, porte une part de mys­tère que le réal­isa­teur tente d’approcher sans jamais réus­sir à en saisir la dif­fi­culté. «Il y a un mys­tère Alik­er», dit Patrick Chamoi­seau, un mys­tère qu’aucune archive ne pour­ra percer. C’est ce mys­tère qui a guidé le scé­nar­iste et le réal­isa­teur dans leur tra­vail pré­para­toire. «Com­ment don­ner la mesure de cet homme d’exception?» ques­tionne Guy Deslau­ri­ers. Com­ment com­pren­dre qu’il ait eu cette incroy­able intu­ition que le tra­vail jour­nal­is­tique pou­vait chang­er la vie de ses com­pa­tri­otes? Com­ment com­pren­dre aus­si, mal­gré l’opposition de ses col­lègues et mal­gré sa famille qu’il aimait plus que tout, qu’il soit allé en toute con­nais­sance de cause au-devant du dan­ger? La per­son­nal­ité forte et frag­ile d’Aliker, façon­née par le trau­ma­tisme des tranchées de la pre­mière guerre mon­di­ale et par le racisme dont il fut l’objet lors de son séjour en France était matière à un beau per­son­nage, ciselé et com­plexe. Mais le réc­it prend le pas sur le por­trait, dont la chair se flétrit au fur et à mesure que le film avance.

Il était dif­fi­cile, certes, de trou­ver l’acteur pour incar­n­er Alik­er; le choix du cinéaste s’est porté sur Sto­my Bugsy. C’est là que le bât blesse, car on ne parvient qu’à très grand-peine à oubli­er le rappeur au prof­it du per­son­nage. Son accent «dje­un des ban­lieues» sub­merge le dis­cours, ces élans d’énervement et de rébel­lion sont noyés dans des cris hys­tériques dou­blés d’un vio­lon siru­peux. Dom­mage, car plus de sobriété et de naturel dans le jeu auraient davan­tage servi un per­son­nage si intéres­sant.