Il aura fal­lu deux ans pour que le très atten­du Sword of the Stranger arrive dans nos con­trées, précédé par une très élo­gieuse répu­ta­tion dans la com­mu­nauté des ama­teurs d’ani­me – une répu­ta­tion loin d’être usurpée au vu du film. Pre­mière pro­duc­tion pen­sée exclu­sive­ment pour le ciné­ma d’un des plus grands stu­dios d’ani­me télévi­suels, le film ressem­ble fort à un coup de maître formel – même si le tra­vail d’écri­t­ure reste ban­cal.

Dans le Japon médié­val, un rônin (samouraï sans maître) prend sous son aile un petit garçon, Kotarou, et son chien. Le petit garçon est pour­suivi par une troupe mys­térieuse venue de Chine, une troupe comp­tant dans ses rangs nom­bre de guer­ri­ers méri­tants. Si la rai­son véri­ta­ble de cette pour­suite reste nébuleuse, la prouesse mar­tiale du rônin attire bien­tôt l’at­ten­tion de Rarou, le plus ter­ri­ble com­bat­tant de la troupe chi­noise, désir­ant dès lors plus que tout se mesur­er au rônin.

Le stu­dio Bones est bien con­nu des ama­teurs d’an­i­ma­tion télévi­suelle japon­aise, avec notam­ment à son act­if les excel­lentes séries Rah-Xephon et Dark­er Than Black – deux séries qui se hissent sans coup férir au plus haut de la créa­tion télévi­suelle récente, ani­ma­tion et télévi­sion tra­di­tion­nelle con­fon­dues – la série fleuve Full Met­al Alchemist ou le film Cow­boy Bebop – Knockin’ on Heav­en’s Door. Car­ac­térisées à la fois par une qual­ité graphique irréprochable et une atten­tion cer­taine portée à la cohérence et à la qual­ité de ses scripts, les pro­duc­tions Bones s’é­taient, jusqu’à Sword of the Stranger, can­ton­née à l’ex­ploita­tion télévi­suelle. Cela implique un cer­tain type de dis­cours: pour les séries comme pour les films dérivés (tels que Cow­boy Bebop, tiré d’une série), le développe­ment des scé­nar­ios se fait au fil du temps des tra­di­tion­nels 26 épisodes − un luxe dont ne béné­fi­cie pas Sword of the Stranger.

Pour les habitués, il est donc fla­grant que le film ressem­ble, mal­gré tout, à un film dérivé de série, avec un développe­ment des per­son­nages plutôt ellip­tique, un manque auquel on sup­pose que quelques heures de série aurait pal­lié. Si cela est par­fois gênant – notam­ment con­cer­nant le mys­térieux per­son­nage du “bar­bare” Rarou –, il con­vient cepen­dant de not­er que dans l’ensem­ble, l’équipe de Sword of the Stranger parvient non seule­ment à s’en tir­er avec les hon­neurs, focal­isant son réc­it sur ses aspects pure­ment épiques, mais égale­ment à jouer de ce manque de temps nar­ratif, ce qui con­stitue l’une des plus grandes qual­ités du film. Ain­si, avec seule­ment 1h42, le film priv­ilégie l’ef­fi­cac­ité, dessi­nant un Japon féo­dal bru­tal, sans con­ces­sion, avec en toile de fond un dés­espoir, une omniprésence de la mort qu’on ne peut pas ne pas rat­tach­er aux références avouées de Sword of the Stranger: les cham­bar­ra tra­di­tion­nels (le lyrisme bru­tal et poé­tique des Baby Cart de Ken­ji Mis­u­mi en tout pre­mier lieu) ain­si que le west­ern spaghet­ti (le ronin, l’homme sans nom – tra­duc­tion lit­térale de “Nanashi”, a plus d’un trait com­mun avec L’Homme des hautes plaines d’East­wood).

Con­tenant quelques ratages visuels liés à l’u­til­i­sa­tion de l’an­i­ma­tion infor­ma­tique, Sword of the Stranger tire cepen­dant le meilleur par­ti de la rapid­ité poten­tielle de sa mise en scène, pour une série de scènes d’une bru­tal­ité lyrique red­outable – à com­par­er avec le para­doxale­ment très sage Ken 1, l’ère de Raoh, pour­tant atten­du comme extrême­ment bar­bare. Vire­voltante, la caméra colle au plus près aux scènes de com­bat, les corps dis­parais­sent dans des gerbes de sang out­ran­cières, les per­son­nages pressen­tis comme impor­tants tombent en quelques sec­on­des: car­ac­téris­tique cen­trale du cham­bar­ra, les com­bats met­tent en scène des guer­ri­ers totale­ment hyper­boliques, dans des joutes quant à elles par­faite­ment crédi­bles et létales. Jouis­sif et dés­espéré comme seuls ont su l’être les deux faces de la pièce du west­ern des années 1970, Sword of the Stranger est donc, mieux qu’un hom­mage à Mis­u­mi et Leone, un grand film de ciné­ma lyrique, bar­bare, bien au-dessus de ce qu’on l’on aurait pu atten­dre. Regret­tons sim­ple­ment que l’équipe ne se soit pas aus­si bien tirée des ornières de ses scènes moins épiques, qui plombent tris­te­ment Sword of the Stranger.