À peine sor­tie de sous la cor­nette de Sœur Sourire, voici revenir Cécile de France, cette fois au cen­tre d’un thriller som­bre et ambigu, sous les cieux grisâtres de la Bel­gique. Le paysage du plat pays attire décidé­ment l’in­térêt des polars de haute tenue et ambitieux: après l’ex­cel­lente sur­prise de Bons bais­ers de Bruges, Où est la main de l’homme sans tête, avec son intri­g­ant titre à ral­longe, lorgne plus volon­tiers vers le Polan­s­ki de Répul­sion et Rose­mary’s Baby. Hélas, le film ne parvient pas tou­jours à se hauss­er à la hau­teur de ses ambi­tions…

Eva est nageuse de haut niveau, cou­vée et entourée par un père autori­taire. Lors d’une com­péti­tion, au moment de sauter, Eva aperçoit dans l’eau une ombre indis­tincte qui la ter­ri­fie. Décon­cen­trée, sa tête heurte le plon­geoir, la pré­cip­i­tant dans un coma pro­fond de plusieurs semaines. À sa sor­tie de l’hôpi­tal, la jeune fille se voit pro­pos­er par son père impa­tient de repren­dre au plus vite l’en­traîne­ment. Mais Eva, quant à elle, est éton­née de ce que son frère ne soit pas venu la voir. Rapi­de­ment, elle pense décou­vrir que son frère a dis­paru, depuis un cer­tain temps. Et si son père, cette fig­ure dom­i­nante et autori­taire, et avec qui son frère ne s’en­tendait pas du tout, était respon­s­able de sa dis­pari­tion?

L’om­bre de Roman Polan­s­ki plane man­i­feste­ment sur le film: on évoque très vite les para­noïas trou­blantes et ter­ri­fi­antes du Locataire, de Rose­mary’s Baby ou de Répul­sion – car tout l’en­jeu d’Où est la main de l’homme sans tête est, comme dans les trois films préc­ités, de sus­citer autant de trou­ble et de perte de repères de la part du spec­ta­teur que du per­son­nage prin­ci­pal. C’est donc un réc­it totale­ment intro­spec­tif, qui n’of­fre jamais d’autre point de vue que celui d’E­va, avec néan­moins un bémol. Là où Polan­s­ki adop­tait sans réserve le point de vue de Cather­ine Deneuve dans Répul­sion, plongeant le spec­ta­teur dans les mêmes spasmes de ter­reur que le per­son­nage, Où est la main de l’homme sans tête se détache par­fois d’E­va, pour filmer quelques scènes anodines, mais qui mis­es en per­spec­tive ali­mentent la para­noïa inter­pré­ta­tive du spec­ta­teur. On s’éloigne donc du bril­lant exer­ci­ce de style de Polan­s­ki pour se rap­procher de l’«émotion esthé­tique» de Fran­ju, qui implique plus forte­ment la sym­biose entre le film et son spec­ta­teur.

Autant dire que Guil­laume Malan­drin s’en sort avec les hon­neurs, car s’il est pos­si­ble d’align­er un annu­aire entier de références ciné­matographiques pour analyser le film (on peut notam­ment rajouter le Wen­ders des Ailes du désir pour l’esthétisme de la mise en scène urbaine), le réal­isa­teur tente mal­gré tout, judi­cieuse­ment, d’im­pos­er son style. Et son style passe avant tout par le labyrinthe nar­ratif: cas­sures de rythme, tem­po­ral­ité éclatée, jeux de faux-sem­blants visuels pour con­stru­ire sub­tile­ment le monde intérieur d’une héroïne para­noïaque (dans l’u­til­i­sa­tion notam­ment de “l’homme sans main” et de “l’homme sans tête”) – tout est mis en œuvre pour con­stru­ire un réc­it oppres­sant, pour hap­per son spec­ta­teur. Il sem­ble que pour Malan­drin, le thriller n’ex­iste avant tout que par la part qu’y prend son audi­toire: il pro­jette donc son film sur son spec­ta­teur… et c’est là que le bât blesse. Car pour ambitieux, rigoureux et intel­li­gent que soit Où est la main de l’homme sans tête, Malan­drin finit par se per­dre lui-même dans les jeux de miroirs et de fumée qu’il met en place pour per­dre son audi­toire.

C’est donc un film rigoureux, intéres­sant et oppres­sant que Où est la main de l’homme sans tête – mais un film auquel manque peut-être la capac­ité de dos­er son angoisse, de tem­pér­er le doute et la peur au prof­it d’un ver­tige nar­ratif plus sen­si­tif et moins arti­fi­ciel – un ver­tige que la con­clu­sion du film parvient mal­gré tout à nous faire ressen­tir, preuve qu’il y a cer­taine­ment beau­coup à atten­dre du ciné­ma de Malan­drin. Film ambitieux, Où est la main de l’homme sans tête est de plus porté qu’il est par une inter­pré­ta­tion sans faute, surtout de la part d’un Bouli Lan­ners éton­nant dans un rôle pure­ment dra­ma­tique, de l’an­gois­sant Ulrich Tukur et de Cécile de France qui, si elle n’évite pas tou­jours les pièges du sur­jeu affec­té, trou­ve plutôt bien sa place dans la dis­tri­b­u­tion d’un thriller à la réus­site en demi-teinte.