Qui a aupar­a­vant fait l’expérience d’une séance de ciné­ma en Inde a déjà une vague idée de la rela­tion des Indi­ens au 7ème art. Rires, clameurs, effer­ves­cence, la salle obscure n’est jamais silen­cieuse. Mais com­ment approcher intime­ment cette com­mu­nion unique au monde entre un peu­ple et ses salles de ciné­ma, et la faire partager à des lecteurs occi­den­taux sou­vent spec­ta­teurs-déser­teurs, davan­tage cou­tu­miers des DVD ?

La pureté de la cinéphilie indi­enne est envi­able : alors que nous autres cinéphiles de France et d’Europe nous pré­ten­dons amoureux du ciné­ma, nous ne con­nais­sons des films indi­ens que ceux de Bol­ly­wood. Mais là-bas, on va voir un film comme d’autres par­tent en voy­age, le prix (très bas) d’une place de ciné­ma, c’est celui de l’évasion de l’esprit quand la fugue n’est pas pos­si­ble physique­ment.

En ce moment, en France, Bol­ly­wood c’est ten­dance. En atteste l’apparition de rayons spé­cial­isés ciné­ma indien/Bollywood dans les grandes chaînes de librairies. En témoignent égale­ment dans le métro, les pan­neaux pub­lic­i­taires ‑presque aus­si grands que des écrans de cinéma‑, qui annon­cent divers spec­ta­cles de danse tra­di­tion­nelle remâchée par les choré­gra­phies des comédies musi­cales masala. Pour­tant, Le Ciné­ma indi­en / Indi­an Cin­e­ma est un ouvrage bilingue qui ne cède pas à la mode com­plaisante de pub­li­er un énième dérivé éti­queté Bol­ly­wood. La vogue exo­tique y est out­repassée afin de pro­pos­er une étude pro­téi­forme et plurivoque qui incite à appréhen­der la ciné­matogra­phie indi­enne (des films masala aux chefs‑d’œuvre qui ont mar­qué l’histoire du ciné­ma) sous des jours inhab­ituels.
Ce sont au total seize chapitres, écrits par des auteurs indi­ens ou non, qui trait­ent avec minu­tie d’un point par­ti­c­uli­er relatif à l’Inde et au sep­tième art. Mosaïque de regards sur le ciné­ma indi­en, le livre trou­ve son har­monie dans l’approche soci­ologique de chaque démarche.
Tout com­mence avec la notion de FILMI, un terme qui englobe ce qui a trait au ciné­ma en Inde, et qui va jusqu’à l’assimiler à un monde par­al­lèle pos­sé­dant sa pro­pre mytholo­gie (il n’est pas rare qu’un Indi­en se réfère à une scène, à un dia­logue ou à une chan­son de film dans sa vie quo­ti­di­enne). Cet écosys­tème-ciné­ma se ram­i­fie bien sûr au réel et à l’histoire du pays, comme le met en évi­dence le chapitre con­sacré à la fig­ure de Gand­hi (qui n’aurait vu qu’un seul film dans sa vie !).

Une his­toire du ciné­ma indi­en détail­lée per­met d’ailleurs de faire ric­ocher l’ensemble des textes sur l’étendue chronologique de la fil­mo­gra­phie nationale. Aus­si, les écrits uni­ver­si­taires lais­sent par­fois place à des pages noir­cies par la sub­jec­tiv­ité cinéphile (le livre se ter­mine par une créa­tion fic­tion­nelle con­stru­ite comme une let­tre écrite par l’actrice Mad­huri Dix­it), ou à des témoignages de pro­fes­sion­nels (le réal­isa­teur Sadashiv­am, le cri­tique Mayank Shekhar, et le mon­teur Sub­hash Shekhar).

Asso­cié à un DVD d’interviews et présen­tant les étu­di­ants d’écoles de ciné­ma à l’œuvre, Le Ciné­ma indi­en / Indi­an Cin­e­ma reflète la vital­ité de la machine à rêves indi­enne. C’est un livre à hau­teur d’homme, pro­fondé­ment savant, mais qui ne s’embarrasse pas pour autant de la théorie. Il réus­sit à ren­dre sen­si­ble la tra­di­tion pop­u­laire ain­si que la magie du rassem­ble­ment du pub­lic indi­en à ses lecteurs.