Le dernier film de Jacques Debs, doc­u­men­tariste et auteur libanais, nous con­duit dans les steppes d’Asie cen­trale pour une envoû­tante ode à la nature.

Moha­b­at, une jeune tis­seuse, est éprise d’Ali et Ouloug­bey avec qui elle partageait autre­fois ses jeux d’enfance. Indé­cise quant au choix de celui qui sera son époux, elle décide de se mari­er avec le vain­queur du bouzkachi, ce jeu équestre sacré pra­tiqué depuis l’Antiquité dont le but est d’attraper une car­casse de chèvre et de la jeter aux pieds des spec­ta­teurs. Les deux cav­a­liers émérites se retrou­vent sur les steppes d’Asie cen­trale à Boukara pour le com­bat décisif. Les tribu­la­tions des deux héros sont accom­pa­g­nées par le con­teur Ali vêtu de sa cape bleue, qui déclame au fil du réc­it des vers du poète far­si Hafez tan­dis que le pein­tre et dessi­na­teur litu­ano-polon­ais Sta­sys Eidrigevi­cius saisit les événe­ments-clés de la nar­ra­tion grâce aux couleurs cha­toy­antes de ses pas­tels, les retran­scrivant sur un car­net de voy­age et une immense fresque qui se déploie sur un rouleau tout au long de la nar­ra­tion.
Mais il ne faut pas s’y tromper, ce film n’est pas qu’une banale his­toire d’amour. Il est avant tout une œuvre hybride, qui oscille sub­tile­ment entre doc­u­men­taire et fic­tion au rythme d’une musique enivrante. Rêve et réal­ité se mêlent dans un réc­it poé­tique sur­prenant dans lequel se suc­cè­dent mille inven­tions.

Comme son titre l’indique, la musique est un élé­ment essen­tiel de cette œuvre. Elle a été com­posée par Burhan Oçal et Volkan Gumus­lu et con­stitue l’ossature même du film. Elle a d’ailleurs été enreg­istrée en amont et le réal­isa­teur l’avait déjà en tête lors du tour­nage, ce qui lui a per­mis de don­ner une couleur toute par­ti­c­ulière à son œuvre. Elle n’est donc jamais illus­tra­tive et n’est jamais plaquée sur les images. Elle les accom­pa­gne et leur apporte une cer­taine solen­nité, une dimen­sion spir­ituelle grâce notam­ment au tim­bre de la voix du con­tre-ténor islandais Sver­rir Gud­jóns­son. Elle par­ticipe à mag­ni­fi­er les paysages, immenses éten­dues vierges filmées en plongée au moyen d’une grue. La ren­con­tre de ces com­pos­i­teurs turcs et de cet inter­prète européen a per­mis la créa­tion d’une bande orig­i­nale inédite envoû­tante. Les sonorités ori­en­tales sont habile­ment asso­ciées à la chaude voix du chanteur. Les rythmes effrénés des djer­bukas se mélan­gent au galop des chevaux, plaçant ain­si le spec­ta­teur au cen­tre de l’action. Cette impres­sion de pénétr­er au cœur de la mêlée équine est ren­for­cée par le dis­posi­tif : des mini-caméras sont fixées sur les cav­a­liers et les têtes des chevaux mul­ti­pli­ant ain­si les points de vue.

Ce film pro­téi­forme tourné en Beta HD à l’aide d’importants moyens tech­niques utilise à la fois les codes du doc­u­men­taire et ceux de la fic­tion. Pour incar­n­er ses deux héros, Jacques Debs a choisi des acteurs non pro­fes­sion­nels. Ali Choriev, con­teur pro­fes­sion­nel endosse, lui, l’habit du poète. On suit ces pro­tag­o­nistes dans leurs déplace­ments, partageant leur amour pour leur mon­ture. Les dia­logues sont qua­si­ment absents. La voix du con­teur s’est sub­sti­tuée à la voix off. Il déroule le fil de la nar­ra­tion et devient même com­men­ta­teur sportif lors du bouzkachi. La moder­nité s’invite à plusieurs repris­es dans ce con­te, sous de mul­ti­ples aspects. Sa cas­quette vis­sée sur la tête, Moha­b­at entonne un rap, alors qu’Ali nous apprend que son cheval s’appelle Metro en rai­son de sa rapid­ité. Par ailleurs, les poèmes mys­tiques de Hafez, poète soufiste du qua­torz­ième siè­cle qui prô­nait la tolérance et les plaisirs de la chair, pren­nent aujourd’hui, en cette péri­ode de mon­tée des inté­grismes, une dimen­sion engagée. L’hédonisme du poète per­san con­traste avec l’austérité des extrémistes.

La magie de ce film résulte donc de la savante com­bi­nai­son d’ingrédients de dif­férentes prove­nances qui s’enrichissent mutuelle­ment. Par ces audaces, il prend toute son ampleur et reste gravé dans la mémoire du spec­ta­teur comme un songe.