Né dans les tour­ments des années les plus trou­blées de l’his­toire améri­caine con­tem­po­raine, les années 1960–70 (ambiance : assas­si­nats poli­tiques, guerre du Viêt-Nam, men­aces sur les lib­ertés indi­vidu­elles), nour­ri d’une véri­ta­ble — et peu com­mune dans ce pays — inquié­tude citoyenne vis-à-vis des insti­tu­tions, le thriller sous sa forme dite “para­noïaque”, jouant sur l’hy­pothèse de com­plots de puis­sances poli­tiques occultes, trou­ve prob­a­ble­ment sa for­mu­la­tion la plus exem­plaire dans À cause d’un assas­si­nat, pro­duit et réal­isé en 1973 par celui qui deve­nait de fac­to le par­rain de ce sous-genre : Alan J. Paku­la.

Longtemps pro­duc­teur de Robert Mul­li­gan — notam­ment pour l’oscarisé Du silence et des ombres — avant de se bâtir une car­rière de réal­isa­teur solide et hon­nête jusqu’à sa mort en 1998, Paku­la n’au­ra fait cul­min­er sa fil­mo­gra­phie que dans les trois films de ses débuts qu’on a cou­tume d’ap­pel­er la “trilo­gie para­noïaque” : Klute (1971), À cause d’un assas­si­nat (1974) et son film le plus réputé, Les Hommes du prési­dent (1976). Le pre­mier est un film noir à sus­pense en forme d’é­tude de car­ac­tères dans un New York étouf­fant; les deux autres, en revanche, s’avèrent plus ambitieux et à l’im­pact plus durable. Inspirés de l’ac­tu­al­ité récente (évo­ca­tion qua­si explicite des assas­si­nats des frères Kennedy pour À cause d’un assas­si­nat, recon­sti­tu­tion de la révéla­tion du scan­dale du Water­gate pour Les Hommes du prési­dent), ces thrillers tra­vail­lent l’hy­pothèse de forces poli­tiques invis­i­bles du grand pub­lic, plus ou moins proches des pou­voirs exé­cu­tif et lég­is­latif, arti­sans d’une vérité offi­cielle men­songère, et dont les actions secrètes men­ac­eraient les fonde­ments de la démoc­ra­tie améri­caine. Entre eux deux, en 1975, Syd­ney Pol­lack réal­i­sait Les Trois Jours du Con­dor qui reflé­taient la même méfi­ance vis-à-vis des insti­tu­tions. La vigueur de dis­cours orig­inelle n’a pas vrai­ment résisté au change­ment de con­texte poli­tique et social de l’ère rea­gani­enne, le thriller para­noïaque aupar­a­vant ini­tié devenant au mieux un sim­ple arti­cle du cat­a­logue de diver­tisse­ment hol­ly­woo­d­i­en, au pire un objet plus rou­blard que réelle­ment per­ti­nent et sub­ver­sif (Oliv­er Stone et ses clin­quantes et con­testa­bles vel­léités de dénon­ci­a­tion). Le genre aura lais­sé au moins une empreinte durable à Hol­ly­wood : la place de choix de méchant omnipo­tent ou d’in­ter­locu­teur peu fiable occupée depuis par les agences de ren­seigne­ment améri­caines aux sigles CIA, NSA…

Géométrie de l’occulte

De ce genre-là, À cause d’un assas­si­nat est peut-être le film qui pousse le plus loin la recherche formelle pour sug­gér­er les trucages des vérités offi­cielles. On y suit l’en­quête for­cée d’un jour­nal­iste soli­taire et dés­abusé (War­ren Beat­ty, dont le manque d’ex­pres­sion joue, pour le coup, plutôt en faveur de son per­son­nage) qui con­state que les témoins du meurtre d’un séna­teur com­mis trois ans plus tôt tré­passent l’un après l’autre de morts “acci­den­telles”. Le spec­ta­teur a un coup d’a­vance sur ce pro­tag­o­niste peu flam­boy­ant : l’as­sas­si­nat en ques­tion con­stitue pré­cisé­ment la scène d’ou­ver­ture du film, et il est d’emblée explicite que la thèse offi­cielle ren­due par la com­mis­sion d’en­quête sub­séquente (soit l’acte d’un tireur isolé) est pour le moins éloignée de la vérité. Le jour­nal­iste, lui, fini­ra par percer à jour l’ex­is­tence d’une organ­i­sa­tion dis­crète mais au bras long, qui pour­rait tir­er les ficelles un peu partout dans la société améri­caine, des hautes sphères de l’É­tat jusqu’aux sim­ples forces de police locales. C’est ce décalage entre la vérité offi­cielle et les faits, entre les images autorisées et celles qu’on étouffe parce qu’elles pour­raient chang­er la per­spec­tive de leur sujet, que le film de Paku­la tâche de porter sur pel­licule. La “par­al­laxe” du titre orig­i­nal — The Par­al­lax View — désigne exacte­ment cela : l’in­ci­dence du change­ment de posi­tion d’un obser­va­teur sur son obser­va­tion d’un même objet. Le tout pre­mier plan du film illus­tre con­scien­cieuse­ment ce titre et cette idée : cad­rant d’abord en plan rap­proché une repro­duc­tion de totem indi­en, la caméra, d’un léger trav­el­ling latéral, révèle ce que ce sem­blant de ves­tige du passé dis­sim­u­lait en arrière-plan — la tour ultra­mod­erne où aura lieu l’as­sas­si­nat inau­gur­al.

Le didac­tisme de cette ouver­ture mon­tre en fait un des aspects de ce film un peu hybride, et celles-ci, il faut bien le dire, n’ap­pel­lent pas toutes le même intérêt. On y compte des frag­ments de diver­tisse­ment d’ac­tion assez bateau (les scènes dans la petite ville, avec bagarre au bar et pour­suite en voiture), ain­si qu’un soudain pas­sage d’ex­péri­men­ta­tion pho­tographique sur la puis­sance manip­u­la­trice des images (le mon­tage répéti­tif d’im­ages d’archives asso­ciées à des car­tons, dont l’in­ter­pré­ta­tion est sub­tile­ment mod­i­fiée à chaque itéra­tion). Il y a surtout, et ceci reste la part la plus intéres­sante du film, une manière plus fine de met­tre en images la recherche de la vérité comme une tra­ver­sée de zones d’ob­scu­rité, d’an­gles morts — ceux révélés ou créés, pré­cisé­ment, par la par­al­laxe. Le mon­tage chronologique est haché d’el­lipses par­fois impromptues (comme celle qui amène le jour­nal­iste à entamer son enquête). La pho­togra­phie, assurée par l’im­mense chef-opéra­teur Gor­don Willis, aime les faibles éclairages voire l’ob­scu­rité presque com­plète, à la fois piège et refuge, noirceur trouant la per­cep­tion[1]. C’est d’ailleurs cette car­ac­téris­tique qui con­tribue pour beau­coup à porter, dans la pétri­fi­ante avant-dernière scène du film, l’idée des angles morts de la per­cep­tion des faits à un degré d’ex­pres­sion des plus limpi­des et remar­quables, amenant le réc­it aux con­fins du fan­tas­tique. La scène se passe dans une salle de con­férence, ou plutôt dans son pla­fond. L’e­space est comme coupé en deux, par­fois dans le même plan en plongée : en bas, la salle éclairée où on s’ac­tive pour une man­i­fes­ta­tion publique ; en haut, une zone noire et secrète où on marche, on observe et on com­plote, dessi­nant un espace au-delà des fron­tières du monde con­nu, peu­plé d’en­tités supérieures malveil­lantes. À l’aune de ces ténèbres vivantes qui fend­ent le champ de vision, la con­clu­sion de la quête de vérité trop soli­taire du per­son­nage de Beat­ty sem­ble déjà con­damnée au pes­simisme.

Notes

Notes
↑1 Col­lab­o­ra­teur de F.F. Cop­po­la, de Woody Allen et bien sûr de Paku­la, Gor­don Willis a acquis dans sa floris­sante car­rière le surnom de “Prince des Ténèbres”, pré­cisé­ment de par sa prédilec­tion pour l’ob­scu­rité.