Adap­té d’une pièce à suc­cès de Broad­way, Doute tourne autour du thème d’ac­tu­al­ité de la pédophilie des prêtres. Un sujet fort, évidem­ment, traité comme un polici­er, mode “trou­vez la solu­tion par vous-même”. Mal­heureuse­ment, dans sa volon­té man­i­feste de vouloir expos­er les faits à la com­préhen­sion de son audi­toire, le réal­isa­teur (et met­teur en scène du spec­ta­cle de Broad­way) sclérose son réc­it, qui ne con­stitue finale­ment qu’un énième avatar de la recette à décrocher imman­quable­ment des Oscars.

Au milieu des années 1960, dans une école catholique, s’af­fron­tent le père Fly­nn, ten­ant d’une cer­taine moder­nité pour l’Église, et la sœur Aloy­sius, pro­viseur tra­di­tion­al­iste et red­outé de l’é­cole. Lorsqu’une des sœurs enseignant dans l’é­cole rap­porte à la sec­onde une trou­blante anec­dote impli­quant le père Fly­nn et une de ses ouailles, sœur Aloy­sius se con­va­inc que le prêtre a abusé de son élève. Tan­dis qu’il proteste de son inno­cence, elle tente tout pour lui faire avouer sa faute.

Le père Fly­nn a‑t-il, oui ou non, réelle­ment abusé de son élève ? Aloy­sius n’est-elle pas après lui pour une “sim­ple” ques­tion de dif­férends dog­ma­tiques, d’au­tant que Vat­i­can II vient de sec­ouer l’église catholique ? La ques­tion se pose rapi­de­ment au cen­tre du réc­it para­noïaque mis en images (et non en scène) par John Patrick Shan­ley, auteur du scé­nario de la pièce à l’o­rig­ine du film, et lau­réat à ce titre du prix Pulitzer. Para­noïaque, parce que chaque détail compte – au moins pour l’au­di­ence améri­caine, qui a déjà prof­ité du film depuis quelques semaines, et qui déchaîne sur les forums théories et con­tre-théories. Il est indé­ni­able que les thèmes cen­traux brassés par ce Doute ne man­quent pas d’in­térêt : plus que la pédophilie des prêtres, c’est avant tout de foi, de con­fi­ance et de cer­ti­tudes aveu­gles qu’il s’ag­it.

Le film, une heure quar­ante durant, va donc nous accorder régulière­ment dif­férents élé­ments pour nous faire une idée, fonder une théorie. Mieux encore – com­mer­ciale­ment par­lant – le film sup­port­era sans prob­lème une sec­onde vision, une fois la con­vic­tion de son spec­ta­teur arrêtée, con­fir­mant ou infir­mant ses idées. Et la qual­ité dou­ble­ment sen­si­ble de sa thé­ma­tique (la pédophilie et la foi catholique) ne man­quera pas de sus­citer à la fois l’in­térêt, le débat, et finale­ment la plus pro­fonde com­miséra­tion pour les mal­heureuses vic­times de toute l’his­toire. Soit.

Mais le ciné­ma, dans tout ça ? Philip Sey­mour Hoff­man et Meryl Streep com­posent des per­son­nages sai­sis­sants de maîtrise de leur jeu – comme on pou­vait s’y atten­dre de la part des deux acteurs, qu’on peut dif­fi­cile­ment qual­i­fi­er de novices. Cela étant, il ne sem­ble pas, à la vision de ce Doute, qu’ils aient eu beau­coup à crain­dre d’une main­mise exagérée de la part du réal­isa­teur J.P. Shan­ley, qui se con­tente de filmer pesam­ment, académique­ment, son cou­ple vedette en train de don­ner une presta­tion pro­fes­sion­nelle, tal­entueuse certes, mais guère pas­sion­nante. On n’est finale­ment pas si loin du sur­jeu hila­rant de Kirk Lazarus/Robert Downey Jr dans la bande-annonce de Satan’s Alley – et la per­for­mance de Vio­la Davis, le seul véri­ta­ble moment de sen­si­bil­ité inter­pré­ta­tive, est oubliée face aux per­for­mances atten­dues des têtes d’affiche. Engoncé dans les murs de l’é­cole, la mise en scène de Shan­ley se con­tente d’une démon­stra­tion crasse, ennuyeuse, par­fois émail­lée de plan légère­ment penchés – c’est pour sig­ni­fi­er que la sta­bil­ité de la sit­u­a­tion est en jeu, voyez vous. Tout con­tent d’avoir trou­vé quelques gim­micks, Shan­ley va mul­ti­pli­er les indices lourds : ces plans penchés, donc, mais égale­ment le vent, sym­bole ô com­bi­en inat­ten­du du mou­ve­ment de la moder­nité, con­tre lequel se dresse la sœur Aloy­sius, ou l’am­poule au dessus du bureau de celle-ci, qui ne cesse de griller à chaque moment de ten­sion.

Est-ce réelle­ment tout ce que le réal­isa­teur a trou­vé à dire ? C’est le sen­ti­ment qui étreint, finale­ment, le spec­ta­teur qui saura s’extirper du pathos inhérent au scé­nario de Doute. Que le scé­nario soit sub­til, et abor­de avec finesse le thème de la con­vic­tion intime des indi­vidus, c’est un fait. Mais, pour la énième fois, un bon scé­nario, une thé­ma­tique por­teuse, ne font pas un film – sans même par­ler d’un bon film. Son cast­ing excep­té, rien ne dif­féren­cie formelle­ment Doute d’une quel­conque fic­tion télévisée des­tinée à recon­stituer un fait divers pour l’effroi rétro­spec­tif des téléspec­ta­teurs. Dût-il être dis­tin­gué aux Oscars par quelque récom­pense que ce soit (la nom­i­na­tion de Vio­la Davis excep­tée), il y a fort à pari­er que Doute le devrait au con­sen­sus moral qui entoure son sujet bien plus qu’à toute forme de juge­ment artis­tique.