Le moins qu’on puisse dire du pre­mier long métrage du réal­isa­teur bri­tan­nique Duane Hop­kins, c’est qu’il ne prête pas à l’op­ti­misme. Amours et haines divers se nouent à tous les âges ain­si sous la caméra volon­tiers dépres­sive du réal­isa­teur. Celui-ci fait preuve d’une rigueur omniprésente dans une mise en scène appliquée, mais égale­ment dans sa thé­ma­tique, som­bre et sans con­ces­sions. On ne le dira jamais assez, cepen­dant, la noblesse d’un pro­pos ne fait pas la qual­ité d’un film.

L’amour, ça se décline infin­i­ment. Com­bi­en de films nous ont ressas­sé cette vérité ? Et com­bi­en d’en­tre eux ont con­clu, une petite musique romanesque et d’é­mou­vants mou­ve­ments de caméra à l’ap­pui, que c’é­tait tout de même ce qui comp­tait, avant tout, l’amour ? Le film de Duane Hop­kins n’est pas de ceux-là. Dans une petite ville d’An­gleterre, on s’aime comme on peut : une jeune fille hand­i­capée ne s’aime pas elle-même, mais elle se rat­trape mal­adroite­ment sur la vieille dame dont elle s’oc­cupe avec sa mère ; un jeune homme aime trag­ique­ment son ex-petite amie, morte d’une over­dose ; un cou­ple âgé essaye de s’aimer, mal­gré de vieilles trahisons qui ont tout brisé entre eux… Et aucune de ces per­son­nes ne vivra tout cela facile­ment.

Car rien n’est badin, léger, pais­i­ble, souri­ant chez Duane Hop­kins. Cha­cun de ses pro­tag­o­nistes pay­era le prix fort, dans sa ten­ta­tive d’aimer – car on n’aime jamais impuné­ment, que cela soit dit. Égale­ment présent dans la chaise du scé­nar­iste, Duane Hop­kins racon­te donc avec appli­ca­tion les des­tins de cha­cun de ses amoureux, la façon dont par­fois ils s’in­ter­pénètrent… Et c’est là, notam­ment, que le bât blesse : que la tragédie inhérente à l’amour et à la romance rassem­ble ses pro­tag­o­nistes devant la caméra de son réal­isa­teur, soit – la cause est enten­due, le thème pro­pre­ment défi­ni, c’est presque un exer­ci­ce de style à la Que­neau, avec les souf­frances de l’amour en guise de bus. Mais si Hop­kins pos­sède une capac­ité réelle à explor­er scé­nar­is­tique­ment les méan­dres de la diver­sité des amours, il bute sou­vent sur les dif­fi­cultés à créer un réc­it homogène.

Plus gênant encore, si Hop­kins peine réelle­ment à crédi­bilis­er les liens entre ses per­son­nages, son mon­tage s’en ressent égale­ment. Réal­isa­teur à la styl­is­tique froide et appliquée, Hop­kins parvient à créer un univers visuel rigoureux, à la fois grâce à sa mise en scène (qui n’est pas sans rap­pel­er cer­tains aspects de celle de Steve McQueen dans Hunger), à la pho­togra­phie de Lol Craw­ley, et à son choix nar­ratif. Le réc­it, ain­si, est autom­nal, gelé autant physique­ment que métaphorique­ment. Si la ten­ta­tive est intéres­sante, Hop­kins va mal­gré tout empil­er sans vrai­ment de grâce ses morceaux de réc­it, avec une volon­té man­i­feste de coller presque tou­jours à la chronolo­gie stricte. Si cela per­met cer­taine­ment d’établir un com­para­tif entre les dif­fi­ciles renais­sances de cer­taines his­toires, et la déchéance d’autres, la cohérence du réc­it s’en ressent mal­gré tout – comme si Hop­kins s’é­tait finale­ment refusé à stylis­er sa tem­po­ral­ité, sans pour autant que cela soit un choix artis­tique de sa part.

Après l’im­pres­sion­nant Hunger, Bet­ter Things enfonce le clou : le ciné­ma indépen­dant bri­tan­nique a tou­jours des choses à dire. Comme le film de Steve McQueen, celui de Duane Hop­kins n’est cepen­dant pas exempt de défauts, avant tout d’un point de vue formel. Mais, tou­jours comme le film de Steve McQueen, il demeure la preuve que la per­fide Albion est une con­trée fer­tile en tal­ents en devenir, qu’il con­vient de décou­vrir et de suiv­re.