À huit ans d’intervalle, le tcha­di­en Issa Serge Coe­lo a esquis­sé le début d’une réponse thérapeu­tique au trau­ma des guer­res qui ont frap­pé son pays tra­ver­sé par le Sahel et coincé entre Maghreb et Afrique sub­sa­hari­enne. En 2000, Dare­salam évo­quait la péri­ode des années 1970 et la dif­fi­cile tran­si­tion vers l’indépendance. En 2008, N’Djamena City se con­cen­tre sur les années 1980 et les con­séquences meur­trières des régimes dic­ta­to­ri­aux de Gouk­ouni Weddey et de Hissen Habré. Dur et lucide, le film inspire le respect et incite à la prise de con­science de phénomènes qu’on occulte d’autant plus facile­ment que les posi­tions français­es ne sont pas exemptes de cri­tiques. Si les ver­tus péd­a­gogiques et cathar­tiques du long métrage sont évi­dentes, la mise en scène souf­fre de trop d’imprécisions pour ne pas être en par­tie réd­hibitoire.

Afin d’illustrer les exac­tions com­mis­es par un sys­tème tor­tion­naire, Issa Serge Coe­lo par­tic­u­larise à l’extrême et indi­vid­u­alise les com­posantes de la machine à broy­er. Adoum est le représen­tant des libres-penseurs, du citoyen un peu con­sci­en­tisé : il est jour­nal­iste et tente de dif­fuser à l’étranger un reportage com­pro­met­tant le pou­voir despo­tique. Le colonel Kol­bou, à l’opposé, est le pré­posé du gou­verne­ment à la tor­ture et aux inter­roga­toires mus­clés. Le film se développe à par­tir de ces deux pôles antag­o­nistes et s’étire dans une nar­ra­tion un peu mécanique mais effi­cace. Adoum est arrêté par la police quand il tente d’obtenir un visa et de pren­dre l’avion pour l’Europe. La faute à des gardes cor­rom­pus lui refi­lant une fausse let­tre dans la poche en espérant une com­mis­sion ultérieure, le régime récom­pen­sant les agents zélés qui cap­turent les dis­si­dents, réels ou non. Le cynisme gan­grène toutes les strates du pou­voir, du sim­ple garde d’aéroport au prési­dent, et mate le moin­dre signe de rébel­lion. Adoum est arrêté, il est envoyé à Tarti­na City, lieu de réten­tion des sup­posés opposants, il y sera sup­pli­cié et entassé dans une cave, sans autre forme de procès et en attente d’un obscur phénomène nom­mé « aéra­tion ».

La force du film est de ne pas se réfugi­er der­rière la crainte de l’indicible. Prenant son par­ti de mon­tr­er jusqu’au bout les démon­stra­tions et les effets de la tor­ture, Issa Serge Coe­lo ne doute pas et met en images les mis­es au pilon des têtes récal­ci­trantes et les exé­cu­tions à la kalach­nikov. On peut regret­ter l’aspect abrupt et sans nuance mais le cinéaste a le mérite de suiv­re sa ligne et de ne pas y déroger, droit dans ses bottes. Un bon moyen pour imprimer dure­ment ces images dans les con­sciences, le but pre­mier du film étant de trou­ver dis­tri­b­u­tion dans toute l’Afrique et provo­quer ain­si débat sur l’asservissement et la pri­va­tion de lib­erté. L’objectif est louable, human­iste, utopique. C’est pour cela qu’il attire notre sym­pa­thie et notre sou­tien : toute ten­ta­tive d’émancipation et de prise de parole con­tre la tyran­nie est à encour­ager et à faire cir­culer dans le flux de l’information, fusse-t-elle de diver­tisse­ment.

Ce posi­tion­nement vers la lis­i­bil­ité et la com­mu­ni­ca­tion directe con­stitue sa pre­mière util­ité mais dévoile égale­ment ses lim­ites ciné­matographiques. À trop restrein­dre le champ des pos­si­bles, à trop con­train­dre le réc­it dans des représen­ta­tions immé­di­ate­ment repérables, le film atteint prin­ci­pale­ment un statut de tract à dif­fuser mas­sive­ment, au risque de délaiss­er la matière pro­pre­ment artis­tique. Ain­si, la mise en scène est avant tout util­i­tariste (fil­tre vert glauque pour fig­ur­er la déshu­man­i­sa­tion et la promis­cuité dans les caves) et le scé­nario se révèle téléguidé (abon­dance des séquences pure­ment fonc­tion­nelles et s’enchaînant dans une logique trop implaca­ble pour être vraisem­blable). Le spec­ta­teur est en ter­rain con­nu, il ne pour­ra s’échapper des inten­tions martelées par le cinéaste, sou­vent de façon mal­adroite mais avec une sincérité émou­vante. Se pose alors, une nou­velle fois, l’épineuse ques­tion de l’instrumentalisation du ciné­ma : les inten­tions – tout autant louables qu’elles soient – se suff­isent-elles à elles-mêmes ? S’approprier le lan­gage ciné­matographique pour dif­fuser un mes­sage prag­ma­tique et direct est-il vrai­ment du ressort de l’art ? Tous ces dilemmes peu­vent sem­bler dérisoires face à la néces­sité du tra­vail de mémoire dont le ciné­ma prend ici fidèle­ment sa part. Il n’en reste pas moins que con­cili­er rhé­torique à ten­dance pub­lic­i­taire et dénon­ci­a­tion human­iste soulève d’inévitables dilemmes. Issa Serge Coe­lo a tranché, con­tentons-nous du slo­gan.