Flash-back : en avril 2004, Europa­Corp, cher­chant à exploiter l’exotique filon du ciné­ma de genre thaï­landais (l’été précé­dent, elle avait fait sor­tir coup sur coup en France Bangkok Dan­ger­ous et The Eye des frères Pang), était fière de nous présen­ter le phénomène Ong-Bak. Ce film d’arts mar­ti­aux met­tait en vedette le cas­cadeur et aspi­rant acteur Panom Yeerum alias Tony Jaa, dont les prouess­es d’ath­létisme et de boxe muay thai s’avéraient d’autant plus impres­sion­nantes qu’elles étaient toutes réal­isées (c’était l’argument de vente) sans aucun trucage ni pro­tec­tion. Le tout sous la direc­tion du coor­di­na­teur d’action Pan­na Rit­tikrai, devant la caméra effi­cace mais assez pataude du pro­duc­teur-réal­isa­teur Prachya Pinkaew et du chef opéra­teur Nat­tawut Kit­tikhun. En 2009, après un inter­valle où tout ce beau monde a con­tribué ensem­ble ou séparé­ment à faire fruc­ti­fi­er la for­mule en Thaï­lande et à l’exportation (L’Honneur du drag­on, The Body­guard, Born to Fight etc.), Europa­Corp nous réin­tro­duit[1] la fine équipe au com­plet, réu­nie de nou­veau autour du titre-phare et de ses principes de choré­gra­phie à risques.

On prend les mêmes… ?

Loin­tain, très loin­tain pre­quel au pre­mier épisode (il fau­dra atten­dre le dernier plan pour voir appa­raître le lien, très sym­bol­ique, entre les deux films), Ong-Bak 2 con­te la triste his­toire d’un jeune garçon très tur­bu­lent, mais néan­moins réduit en esclavage et sur le point de finir en apéri­tif à croc­o­dile pour la joie de ses tor­tion­naires, lorsqu’il est délivré in extrem­is par une horde de ban­dits qui, impres­sion­née par sa com­bat­iv­ité, le prend sous son aile. Le temps d’at­tein­dre l’âge adulte et de pren­dre la tête et les mus­cles de Tony Jaa, le jeune homme aura acquis bien assez de maîtrise des arts mar­ti­aux pour pré­par­er une vengeance vigoureuse con­tre ceux qui (apprend-on par des flash-backs savam­ment dis­tribués) ont mas­sacré ses par­ents et brisé sa vie. Voilà une intrigue de par­fait stéréo­type, mais tou­jours effi­cace, et un brin plus con­sis­tante que la rachi­tique his­toire de boud­dha volé qui ser­vait de pré­texte à l’épisode précé­dent. Autre petite évo­lu­tion : les débuts de Tony Jaa der­rière la caméra, épaulé par le coor­di­na­teur de scènes d’ac­tion Pan­na Rit­tikrai, Prachya Pinkaew se can­ton­nant cette fois à la pro­duc­tion. Y gagne-t-on au change ? Ce n’est pas fla­grant, mais la ques­tion n’est pas vrai­ment là. Plus que de savoir si des efforts ont été faits sur le scé­nario ou si Tony Jaa a un réel tal­ent de réal­isa­teur, Ong-Bak 2 est l’oc­ca­sion de recon­sid­ér­er l’é­tat d’un sous-genre spé­ci­fique de ciné­ma d’ac­tion qui fait sen­sa­tion depuis quelques années main­tenant.

La fac­ture de ce nou­v­el épisode fait sen­tir que la donne a un peu changé depuis la pre­mière col­lab­o­ra­tion Pinkaew/Jaa/Rittikrai. Si l’atout prin­ci­pal — pour ne pas dire : le seul — du pre­mier Ong-Bak tenait dans la per­for­mance pure­ment sportive et sans filet de Jaa (dif­fi­cile de par­ler d’ac­teur à son pro­pos), le film de Pinkaew souf­frait par ailleurs de n’être, au fond, qu’une bande-démo. Voué tout entier à l’ex­hi­bi­tion de ce que l’ath­lète, pour le coup véri­ta­ble bête de foire, savait faire avec son corps — et acces­soire­ment faire à ceux des autres, il en arrivait pour ce faire à adopter des réflex­es rap­pelant à la fois les retrans­mis­sions sportives et les pre­miers films avec Jean-Claude Van Damme : ain­si ces plans de coups dévas­ta­teurs et vir­tu­os­es repris au ralen­ti pour être sûr que le spec­ta­teur a bien com­pris le geste, le com­bat se con­clu­ant par une pose finale face caméra. Ces tics démon­strat­ifs, cet impératif pub­lic­i­taire, les films qui ont appliqué par la suite la recette Ong-Bak n’y échap­paient pas vrai­ment. Avec Ong-Bak 2, néan­moins, on sent qu’une cer­taine matu­rité a fini par s’ac­quérir. Si la mise en scène est tou­jours empreinte d’emphase démon­stra­tive, elle n’est plus autant alour­die par le besoin de pro­mou­voir le savoir-faire et le sang-froid des cas­cadeurs, et parvient à con­tenir ses pires excès de com­men­ta­teur sportif pour se resser­rer, dans l’ensem­ble, sur l’ef­fi­cac­ité pri­maire de l’ac­tion. Soit, avant tout, celle des com­bats épiques à un con­tre trente, filmés au Steadicam dans les plus longs plans pos­si­bles, où est resti­tuée en temps réel l’in­té­gral­ité de l’ac­tion non truquée, acquis formel désor­mais solide des pro­duc­tions de cette indus­trie.

Jeux du cirque

Reste que cet objec­tif d’ex­ploita­tion de la seule per­for­mance cor­porelle, si épous­tou­flante qu’elle soit, con­tin­ue, quelque part, de pos­er prob­lème. D’abord, il tend à s’ac­com­plir au détri­ment de toute autre recherche, notam­ment tout tra­vail formel de représen­ta­tion du corps en jeu tel qu’on le trou­ve par exem­ple dans le ciné­ma d’ac­tion hongkon­gais. D’Ong-Bak à Ong-Bak 2, tous les aspects tech­nique et esthé­tique du fil­mage du corps, à com­mencer par la mise en scène, sont par­faite­ment bridés et assu­jet­tis à l’im­pératif de la prise de vue inté­grale en temps réel : le rythme du film s’en ressent, tirant vers une suc­ces­sion d’é­tapes d’un pro­gramme, à l’in­star des niveaux d’un jeu vidéo. Mais l’ex­ploita­tion des risques pris par les cas­cadeurs entre com­bats acharnés et cabri­oles impres­sion­nantes pose aus­si un prob­lème moral : quid de la posi­tion du cinéaste, qui se per­met d’ériger ain­si en spec­ta­cle des pra­tiques dont les acteurs se met­tent sérieuse­ment en dan­ger de mort sur le tour­nage et à l’écran ? Rien dans le film ne donne le signe d’une quel­conque con­science de cette ques­tion. On est au moins autant dans l’ar­ti­sanat du cirque — sans câble — que dans celui du ciné­ma, et le soupçon de voyeurisme mor­bide invo­qué par ces pra­tiques pas très scrupuleuses rap­pelle la fameuse légende urbaine des snuff-movies, films à l’ex­is­tence jamais avérée et qui se gorg­eraient des enreg­istrements de morts vio­lentes réelles.

Dans le cas spé­ci­fique d’Ong-Bak 2, ce spec­ta­cle de la sueur et de la chair bas­ton­née et bal­lot­tée acquiert un sens tout par­ti­c­uli­er, et pas des plus engageants. Cela tient dans le soin que les auteurs ont, cette fois, apporté à l’ha­bil­lage de leur film, à tout ce qui sert de pré­texte au déchaîne­ment ath­lé­tique : l’his­toire, les per­son­nages sec­ondaires, le vague fond qu’on cherche à con­fér­er au tout. Non pas que l’in­trigue soit vrai­ment d’une grande pro­fondeur, ni que le film se risque à la finesse psy­chologique : on reste dans un univers où les enjeux de cha­cun sont des plus basiques, où les gen­tils sont ceux qui défend­ent le peu­ple, où les méchants sont réelle­ment voués au mal, arborent des ric­tus sadiques et écla­tent de rires démo­ni­aques, quand ils n’ont pas une sale trogne en sus. Mais juste­ment, ces élé­ments de réc­it bien sim­plistes sont pris avec le plus grand sérieux, et surtout avec un pre­mier degré aveu­gle. Les scènes d’ex­ac­tions des esclavagistes, par exem­ple, sont mis en scène avec au moins autant d’emphase pri­maire que les scènes de com­bat, avec pour seul enjeu de mon­tr­er le monde bien glauque dans lequel le héros va devoir net­toy­er la racaille : gros plans sur les gri­maces des méchants et les vis­ages hurlants et san­glotants des cap­tifs, abon­dance de boue, fil­tres pho­tographiques tirant sur le jaune ou le som­bre. Cette insis­tance sur la cru­auté des enne­mis, à laque­lle la bru­tal­ité de la vengeance qui s’en­suiv­ra fera un par­fait écho devant la même caméra com­plaisante, par­ticipe à la longue à un cer­tain culte servile de l’épreuve et de la souf­france, que le film ne s’ar­rête à aucun moment pour con­sid­ér­er et tra­vailler en per­spec­tive. La con­clu­sion accrédite cette reli­giosité qui empreint le métrage, met­tant toute cette vio­lence sur le compte d’un mau­vais kar­ma qu’il reste à rec­ti­fi­er. Le par­cours du héros à tra­vers ses réin­car­na­tions annon­cées — pour Ong-Bak 3 ? — s’ap­par­ente alors à une relec­ture vague­ment boud­dhiste du chemin de croix, route semée de sévices expi­a­toires car néces­saires à l’ac­ces­sion au Nir­vana, vio­lence qu’au­rait pu aus­si bien met­tre en scène un autre cinéaste à la foi peu regar­dante, un cer­tain Mel Gib­son. L’é­vangile est un peu dur à avaler.

Notes

Notes
↑1 Pas­sons sur la mis­érable poli­tique de dis­tri­b­u­tion de la “boîte à Besson” qui, dans son mépris pro­fond pour la cul­ture étrangère dont elle fait sa marchan­dise, a fait subir à ce film le même sort qu’au précé­dent Ong-Bak : petites retouch­es du mon­tage, réfec­tion de la bande musi­cale à coups de sym­phonies pom­pières et, his­toire de touch­er le fond, le morceau de rap français au générique de fin…