En 2001, Agosti­no Fer­rente, doc­u­men­tariste engagé[1], crée le col­lec­tif Apol­lo 11 pour sauver un ciné­ma-théâtre his­torique de sa trans­for­ma­tion en salle de jeux. C’est avec cette asso­ci­a­tion et Mario Tron­co, clavier du groupe Avion Trav­el, qu’il se lance dans un pro­jet fou : créer un orchestre regroupant des musi­ciens et chanteurs du monde entier, L’Orchestra di Piaz­za Vit­to­rio. Nul Ital­ien n’ignore la sig­ni­fi­ca­tion sym­bol­ique de la piaz­za Vit­to­rio Emanuele, dans le quarti­er de l’Esquilino à Rome, lieu d’une immi­gra­tion prob­lé­ma­tique pour cer­tains et instru­men­tal­isée comme telle par un pou­voir xéno­phobe et raciste. Pen­dant cinq ans, le cinéaste filme la réal­i­sa­tion de ce pro­jet insen­sé pour en tir­er ce beau doc­u­men­taire. L’Orchestra est une œuvre citoyenne et humaine : il arrive à point nom­mé pour répon­dre aux pro­pos fielleux d’un cer­tain prési­dent du con­seil sur le «bron­zage» du nou­veau prési­dent améri­cain.

La piaz­za Vit­to­rio Emanuele incar­ne les déchire­ments internes d’une société qui voit péri­odique­ment ressur­gir la peur, voire la haine de l’Autre. Ne nous méprenons pour­tant pas : L’Orchestra di Piaz­za Vit­to­rio n’est pas un brûlot poli­tique, un pam­phlet con­tre la poli­tique xéno­phobe des gou­verne­ments suc­ces­sifs ni même un doc­u­men­taire sur l’immigration. Le con­texte socio-poli­tique trou­ve sa place aux lisières du film, en ouver­ture et en clô­ture, quand la caméra plonge le spec­ta­teur en plein cœur des man­i­fes­ta­tions qui se sont déroulées sur cette place Vit­to­rio Emanuele à l’occasion du vote de la loi Bossi-Fini[2]. La réal­ité de l’immigration vient aus­si s’inscrire en fil­igrane, au cours du film, au tra­vers des ren­con­tres avec les musi­ciens. Ouver­tures fugi­tives sur les raisons qui ont poussé Houcine, Car­los, Homas et bien d’autres à quit­ter leur pays natal, brefs aperçus de leur quo­ti­di­en à Rome, évo­ca­tion de leurs pro­jets futurs. Le cinéaste reste en défini­tive assez dis­cret sur les dif­fi­cultés admin­is­tra­tives, les entrav­es poli­tiques faites au pro­jet : dans le dossier de presse, il évoque l’attitude ambiguë du cen­tre-gauche, réti­cente, puis prête à instru­men­talis­er un pro­jet qui deve­nait promet­teur. On peut trou­ver dom­mage que cela n’apparaisse pas dans le film. Néan­moins c’est avec finesse qu’Agostino Fer­rente situe le pro­jet dans son con­texte his­tori­co-socio-poli­tique, sans s’appesantir dessus, par choix : celui de nous « par­ler » d’abord de l’Orchestre.

Le titre est clair : l’histoire qui nous est con­tée, c’est celle de cet Orchestre né après 5 ans d’une ges­ta­tion à la fois douloureuse et exci­tante. Le rêve com­mence à pren­dre corps quand la respon­s­able romaine du fes­ti­val Roma-Europa pour 2002 accorde son sou­tien à Agosti­no Fer­rente et Mario Tron­co : leur orchestre ouvri­ra le fes­ti­val. Mais pour que le rêve devi­enne réal­ité… il va fal­loir le mon­ter, cet orchestre ! Pen­dant 5 ans, le cinéaste enreg­istre, caméra en main, les avancées (et les reculs…) du pro­jet. Elle se révèle d’ailleurs bien utile, cette caméra : « Dans notre société où l’intérêt pour les événe­ments se mesure en fonc­tion de l’impact audio­vi­suel, la présence d’une caméra a sûre­ment con­tribué à faire appa­raître notre démarche plus légitime vis-à-vis de nos inter­locu­teurs. » Sup­posée n’être là que pour enreg­istr­er l’événement, la caméra le créa. Le Verbe divin fait être la lumière, et le monde, la caméra, ici, donne aus­si nais­sance à son objet. On pour­rait d’ailleurs s’amuser à pour­suiv­re le par­al­lèle biblique : car, qu’est-ce que cet orchestre, sinon une tour de Babel, mais dans laque­lle les bâtis­seurs finiront par s’entendre et se com­pren­dre. Il n’est pas si sim­ple de chanter dans une langue que l’on ne con­naît pas, d’accorder ensem­ble djem­bé, dudum et sabar du Séné­gal avec des per­cus­sions, un sax­o­phone, un luth et castag­nettes, de met­tre les chants grecs au rythme de l’Inde ou de l’Argentine. Comme il n’est pas sim­ple de s’intégrer sans sen­tir son iden­tité cul­turelle men­acée. Le mérite d’Agostino Fer­rente est de savoir mon­tr­er avec finesse et humour les divers­es facettes de cette inté­gra­tion dans le micro­cosme de l’Orchestre.

Rien d’étonnant, en défini­tive, à ce qu’Agostino Fer­rente place son pro­jet et sa réflex­ion sous le signe de Pier Pao­lo Pasoli­ni, évo­quant au début Che cosa sono le nuv­ole ?, et ter­mi­nant le doc­u­men­taire sur une cita­tion du cinéaste : « Sapes­si cos’è Roma… », « si tu savais ce qu’est Rome.. » Pasoli­ni peut assuré­ment incar­n­er cette fig­ure emblé­ma­tique, car toute sa vie, et jusque dans sa mort, il fut vic­time de la peur de l’Autre. Une fig­ure tutélaire aus­si, car il ne ces­sa de lut­ter pour faire de la cul­ture le lieu d’une com­mu­ni­ca­tion entre les peu­ples, la voie de l’intégration.

Et la musique dans tout ça ? « Je ne suis pas un his­to­rien de la musique et je ne cher­chais pas à faire un film “musi­cal”. » Au fil des essais et des répéti­tions réson­nent pour­tant toutes sortes de voix et d’instruments, de rythmes et de styles, et le spec­ta­teur se laisse aisé­ment emporter, seule­ment frus­tré quand le bout d’essai du musi­cien est ter­miné. Agosti­no Fer­rente et Mario Tron­co ont dû atten­dre cinq ans pour que leur rêve se réalise : il fau­dra au spec­ta­teur atten­dre la fin du film et le con­cert du fes­ti­val Roma-Europa, ou celui don­né sur la piaz­za Vit­to­rio, pour voir et enten­dre le très beau « hap­py end » de ce pro­jet. Car comme le dit Agosti­no Fer­rente, si les his­toires d’immigration sont sou­vent dra­ma­tiques, ici, « grâce à l’Orchestre, on vit une par­en­thèse enchan­tée, on racon­te une his­toire qui se ter­mine bien ! » Telle­ment bien que L’Orchestra a été primé dans de nom­breux fes­ti­vals, et que depuis la sor­tie du film en Ital­ie fin 2006, l’orchestre enchaîne les con­certs dans le monde entier, et créera aux Nuits de Fourvière à Lyon, en juin 2009, une adap­ta­tion de Mozart : L’Orchestra di Piaz­za Vit­to­rio dans: La Flûte enchan­tée. L’enregistrement d’un nou­veau disque est aus­si prévu, pro­duit avec Bob Ezrin, pro­duc­teur de Lou Reed ou des Pink Floyd. To be con­tin­ued…

Notes

Notes
↑1 Agosti­no Fer­rente est notam­ment le vice-prési­dent de l’association Doc/it, qui sou­tient la pro­mo­tion du doc­u­men­taire ital­ien, à tra­vers des événe­ments comme le prix Doc/it à la Mostra de Venise.
↑2 Loi approu­vée en juil­let 2002, qui prend son nom du leader du par­ti post-fas­ciste Alliance Nationale, Gian­fran­co Fini, et du leader du par­ti séparatiste Ligue du Nord, Umber­to Bossi. Elle vise à régle­menter la poli­tique d’immigration, par l’expulsion immé­di­ate des étrangers clan­des­tins sur sim­ple déci­sion admin­is­tra­tive du Préfet de Police local.