Fran­cis Veber et Éti­enne Chatiliez, les deux ténors de la comédie française caté­gorie poids lourd en nom­bre d’entrées, sor­tent à une semaine d’intervalle leurs dernières «œuvres». Il ne s’agit pas seule­ment de leurs plus mau­vais films mais égale­ment de l’anéantissement com­plet du peu de spé­ci­ficité ciné­matographique qui les dis­tin­guait au prof­it d’une médi­ocrité intel­lectuelle toute sig­ni­fica­tive quant à l’état actuel de la cul­ture de masse. Le ciné­ma com­mer­cial français, cette année, a décidé­ment fait très fort.

Francis

Fran­cis Veber a comme grand mérite d’avoir réal­isé deux très bonnes comédies pop­u­laires (La Chèvre et Le Dîn­er de cons). Ce qui en regard du niveau de la pro­duc­tion actuelle n’est pas un mince exploit. Mais depuis plus d’une dizaine d’années, il s’est englué dans le con­fort de sa place priv­ilégiée de roi du box-office, où de co-finance­ment Sofica/Gaumont en pré-achat télé Canal +/TF1, ses films s’embourbent de plus en plus dans une esthé­tique de prime time. C’est-à-dire que le peu de trou­ble qu’ils pou­vaient char­ri­er est bal­ayé au prof­it de ses automa­tismes de gag­man. Automa­tisme, par exem­ple, des scé­nar­ios basés sur un éter­nel et même principe : un idiot ren­con­tre un bour­ru et s’attache à lui, le bour­ru n’arrive pas à s’en débar­rass­er, l’idiot finit par éveiller le bour­ru à sa pro­pre sen­si­bil­ité. La for­mule est la même depuis plus de trente-cinq ans, depuis L’Emmerdeur d’Édouard Moli­naro pour être exact, dont Veber avait adap­té le scé­nario de sa pro­pre pièce de théâtre, qu’il a réadap­té une nou­velle fois pour le théâtre puis re-réadap­té pour le ciné­ma aujourd’hui. Que reste-t-il de cette his­toire après tout ces pas­sages dans le tam­bour de la machine à écrire? Il reste la fameuse for­mule, et une mise en scène qui s’efforce d’en dis­simuler la seule obses­sion qui en ferait l’intérêt : le lien homo­sex­uel qui soude les ami­tiés mas­cu­lines. Sujet qui hante Veber mais qu’il n’arrive pas à avouer, qu’il cache et pour tout dire qui le répugne un peu. Quand il ten­ta de l’expliciter dans un de ses films les plus laborieux, Le Plac­ard, l’homosexualité était désignée sous forme d’idée reçue mièvre, timide­ment mon­trée du bout de la caméra pour mieux s’en dérober rapi­de­ment. Dans L’Emmerdeur nou­veau, ce sujet resur­git par soubre­sauts, dans de nom­breuses scènes qui fonc­tion­nent sur le principe de la con­fu­sion sex­uelle. Mais à la dif­férence d’un Bil­ly Wilder – que Veber cite volon­tiers comme référence – dans, dis­ons, Cer­tains l’aiment chaud, où les ambiguïtés sex­uelles sont sources de gag, et nous en dis­ent long sur nos pul­sions, chez lui, elles font gag, et nous en dis­ent long sur les pho­bies petites-bour­geois­es des téléspec­ta­teurs de TF1. Rire de notre part d’homosexualité tout en faisant mine de mieux l’ignorer, voilà le navrant et bien ringard pro­gramme de ce film.

Étienne

Éti­enne Chatiliez vient de la pub. C’est avec des comédies mor­dantes et satiriques qu’il s’est bâti une solide répu­ta­tion de cinéaste «sûr» à la fin des années 1980. Mais le suc­cès a com­mencé à le lâch­er il y a quelques années, son dernier film, le déjà oublié La con­fi­ance règne, lui ayant mis cri­tique et pub­lic à dos. Il revient donc avec une nou­velle comédie et un sujet sen­si­ble: le racisme. L’idée du film est sim­ple et explic­itée dans les immon­des affich­es pro­mo­tion­nelles: une femme raciste et le revendi­quant, après une rare mal­adie, va chang­er de couleur et devenir noire, pour son plus grand mal­heur. C’est donc une his­toire d’inversion de sit­u­a­tion, ou l’intolérant va se retrou­ver dans la peau du non-toléré, et va com­pren­dre que l’intolérance est quelque chose d’intolérable. L’idée est loin d’être nou­velle. On la retrou­ve par exem­ple dans Les Aven­tures de Rab­bi Jacob de Gérard Oury où un Louis de Funès déchaîné, dans le rôle d’un patron raciste obligé de se grimer en rab­bin, y déploy­ait toute sa démesure. Le prob­lème qui se pose d’emblée pour Chatiliez et son inter­prète prin­ci­pale, Valérie Lemerci­er, c’est d’incarner le racisme. De Funès y arrivait à mer­veille car lui-même (de son pro­pre aveu) l’était un peu et savait de quoi il en retour­nait: il savait met­tre un peu de dis­tance entre lui et son per­son­nage sans hésiter à y aller à fond, il savait en stig­ma­tis­er les tares. Il y arrivait aus­si parce qu’à l’époque (la France pom­pi­doli­enne), le racisme était plus facile­ment iden­ti­fi­able, plus clair, plus bête. Mais aujourd’hui, alors que s’y oppos­er est une cause enten­due par tous, que les dis­cours sur l’intolérance sont un gage de bonne tenue dém­a­gogique, qui oserait le revendi­quer sous peine de pass­er pour le méchant de ser­vice? C’est moins évi­dent, et Chatiliez aurait dû, avant tout, ten­ter de le localis­er, de mon­tr­er à quoi il ressem­ble au XXIe siè­cle. Ce qu’il s’abstient bien volon­tiers de faire, par manque de tal­ent, par manque de courage, par manque d’intelligence. Car la cause con­tre le racisme, en France, est un sujet bien déli­cat, pas sim­ple, ambigu. Aux États-Unis, la lutte fut menée essen­tielle­ment par les Noirs vic­times de l’oppression, avec des représen­tants qui n’hésitaient pas à aller au front et con­tester les autorités. En France, elle fut menée essen­tielle­ment par des Blancs soucieux de soulager les con­sciences colo­niales, dont elle est main­tenant le revers per­vers. D’où la drôle d’évo­lu­tion du racisme mod­erne, enfer­mé dans les rets du poli­tique­ment cor­rect, coincé entre la dis­crim­i­na­tion pos­i­tive et les fas­ci­na­tions exo­tiques. Et ça, Chatiliez passe totale­ment à côté. Le raciste, chez lui, c’est un être isolé qui occa­sion­nelle­ment sort quelques général­ités mal­v­enues et avoue sans remords ne pas aimer les Noirs. Naïveté? Non: bêtise et igno­rance. Car sym­bol­is­er le racisme par un per­son­nage antipathique, sans lui don­ner de cause appar­ente (elle est comme ça, point), c’est le meilleur moyen de nier le prob­lème, de l’isoler sous des traits de car­ac­tère plutôt que d’en saisir l’aspect et l’impact cul­turel. En cela, il n’est pas aidé par Lemerci­er, vis­i­ble­ment très mal à l’aise avec son per­son­nage, ne sachant pas du tout com­ment lui don­ner corps, com­ment le ren­dre détestable mais attachant. Agathe Cléry assume le racisme, mais Valérie Lemerci­er n’assume pas Agathe Cléry.

Politique de l’autruche

On voit bien que ces deux films font preuve d’un même acte de refoule­ment. Celui de nos désirs incon­scients et celui des prob­lèmes soci­aux, jugés peu accept­a­bles. Les films offi­ciels, ceux des­tinés à diver­tir les mass­es tout en étant approu­vés par les organ­isme min­istériels (comme le CNC) ou les grands médias (comme TF1), ont cette par­tic­u­lar­ité, non pas d’être des témoins de leurs épo­ques (ça c’est le tra­vail des bons cinéastes), mais d’en être le reflet. Et ce que L’Emmerdeur et Agathe Cléry reflè­tent n’augure rien de bon. Cette ten­dance des comédies français­es à fer­mer les yeux là où elles devraient nous les ouvrir est car­ac­téris­tique d’une société qui préfér­era tou­jours se voil­er la face sur les vrais prob­lèmes con­tem­po­rains. On le voy­ait par exem­ple dans la manière dont les médias min­imisent les effets et les raisons de cette épou­vantable crise finan­cière mais restent obnu­bilés par des choses aus­si futiles que la tenue ves­ti­men­taire de la pre­mière dame de France. On le voit main­tenant au ciné­ma dans la façon dont les réal­isa­teurs sont effrayés par leurs sujets et préfèrent emprunter des chemins qui ras­surent (le racisme est une vilaine manie qui se soigne, l’homosexualité est un gag). Veber min­imise les dégâts car il a tou­jours préféré opér­er dans le domaine inof­fen­sif et insignifi­ant de la comédie de boule­vard. Mais à force de ne plus oser en sor­tir, son style s’est con­sid­érable­ment ampoulé, tirant son film vers une pau­vreté visuelle effarante qu’aucun des deux comé­di­ens (Richard Berry et Patrick Tim­sit) n’arrive à sur­mon­ter – con­traire­ment à Ven­tu­ra et Brel en leur temps – faute d’un moin­dre regard sur leurs rôles respec­tifs. C’est plus grave pour Chatiliez car sa vision est celle d’un pub­lic­i­taire, c’est-à-dire celle de quelqu’un qui caté­gorise, cible et réduit les indi­vidus à leur par­tic­u­lar­ité: blanc, noir, cadre, stan­dard­iste, beau, moche etc… Soit une manière très raciste, juste­ment, de voir les choses. Les per­son­nages ne sont pour lui que la fonc­tion qui cor­re­spond à leurs critères soci­aux et raci­aux, mais jamais des indi­vidus à part entière. Et ce regard trahit Chatiliez dès qu’il doit filmer des com­mu­nautés issues de l’immigration, inca­pable de les voir en dehors de leurs car­ac­téris­tiques eth­niques et cul­turelles. Il en résulte une des mis­es en scène les plus mis­érables qui soient, celle des spots de pub ridicules style assur­ance ou fro­mage indus­triel (on s’attendrait presque à voir sur­gir un nom de mar­que à chaque fin de séquence). Cette con­de­scen­dance en guise d’esthétique ciné­matographique empêche for­cé­ment le moin­dre recul, et les clichés déployés par le scé­nario pour fustiger les idées reçues du raciste, ne sont jamais tra­vail­lés par la réal­i­sa­tion qui place le rire qu’ils sont cen­sés provo­quer dans une posi­tion plus que dou­teuse (comme dans cette scène odieuse où Lemerci­er exé­cute soudaine­ment une danse trib­ale pour impres­sion­ner un huissier plein de préjugés). On rit avec le cliché, pas de lui, pour mieux fein­dre de ne pas y adhér­er: voilà le détestable pro­gramme de ce film-ci.

Ces films ne provo­quent pas de la con­ster­na­tion, mais de l’indignation, ils ne font pas pitié, ils font honte, le sen­ti­ment qu’ils sus­ci­tent n’est pas de la colère, mais de la révolte. Bien sûr, la grande médi­ocrité des comédies français­es ne date pas d’hier. De Max Pécas à Aldo Mac­cione, des Char­lots aux Gen­darmes, il n’y a pas de quoi se van­ter. Mais aus­si mau­vais et bas que fussent ces navets-là, ils lais­saient de la place pour d’autres et n’étaient que le fond du panier du ciné­ma com­mer­cial, sa part hon­teuse. Aujourd’hui le panier exhibe fière­ment tous ces coû­teux œufs avec un égal bon­heur: entre Astérix III, Dis­co, Les Ch’tis, Faubourg 36, L’Emmerdeur et Agathe Cléry, les bud­gets les plus pharaoniques ont été mis au ser­vice des plus cat­a­strophiques ambi­tions artis­tiques. La seule vraie ques­tion, c’est com­ment a‑t-on pu en arriv­er là? Sans doute la cri­tique a‑t-elle été trop lâche, les cinéphiles trop égo­cen­triques, le pub­lic trop mou et l’État trop hyp­ocrite. Sans doute avons-nous tous, quelque part, une part de respon­s­abil­ité dans ce cat­a­clysme. Il n’empêche que tout cela doit cess­er d’une façon ou d’une autre. Car l’image de la France que ces films lais­sent s’échapper est plus qu’inquiétante, elle est désas­treuse.