Geirr est un hand­i­capé qui n’accepte pas sa con­di­tion, cela le rend pour le moins atra­bi­laire et mis­an­thrope. Pour sauver son cou­ple en miettes, sa femme fait appel à un groupe de thérapie par la «pos­i­tive atti­tude». L’humour à froid nordique n’opère pas, l’irrévérence et le poli­tique­ment incor­rect relèvent ici d’une impos­ture assez méprisante envers le spec­ta­teur.

La vie de Geirr est brisée depuis qu’il est en fau­teuil à la suite d’un acci­dent. Dans un grand trip régres­sif, il s’est con­sti­tué un nid façon ado, écoute du John­ny Cash, fume des gros pétards, boit de la bière et se gave de films améri­cains sur le Viêt-Nam, vouant notam­ment un culte au Tom Cruise de Né un 4 juil­let. De ce dernier, il a hérité de la même chou­croute capil­laire sur le crâne, mais aus­si de l’impossibilité d’honorer Ingvild, sa sémil­lante et jolie femme. L’Art de la pen­sée néga­tive croulera sous les cita­tions ciné­matographiques de ce genre: Apoc­a­lypse Now ou encore Voy­age au bout de l’enfer. Pourquoi? Bah parce que… Ah oui, c’est sans doute pour faire dé-ca-lé. Bref, le cou­ple de Geirr part à vau‑l’eau, madame est acca­blée par les agisse­ments de son époux trans­for­mé en affreux, sale et méchant hand­i­capé au look grunge. On n’est pas sans la com­pren­dre.

En dés­espoir de cause, elle fait appel à la méth­ode pos­i­tive d’une coach qui encadre un groupe de hand­i­capés. Importée des États-Unis, la chose con­siste grossière­ment à con­tourn­er les prob­lèmes et à décréter le plus niaise­ment pos­si­ble que l’on est heureux. Le bon­heur s’apprend, c’est le pré­sup­posé de ces thérapies con­fon­dantes d’hypocrisie. En apôtre fon­da­men­tal­iste de la néga­tiv­ité, Geirr accueille tout ce beau monde de la pos­i­tiv­ité à l’extincteur et à coup d’insultes: «Je me fous de ce légume» lance-t-il de la fenêtre en direc­tion d’un des mem­bres du groupe. D’un point de vue ciné­matographique, le réal­isa­teur n’a rien d’autre à pro­pos­er qu’une plat­i­tude télé­filmesque, avec mal­gré tout quelques plans en caméra embar­quée sur fau­teuil pour les plus fins esthètes. Bref, le film tourne à vide et il se passe ce qui doit se pass­er: la «pos­i­tive machine» se dérè­gle et la bonne con­science des valides se fait verte­ment clouer le bec. Le négatif prend le pou­voir, ten­sions et crispa­tions se libèrent, tout ce petit monde est ini­tié à la fumette et à la beu­ver­ie. Tralalal­abim­bam­boum­cathar­sis et tout ça finit dans un déluge de bons sen­ti­ments assez invraisem­blable.

Il faut croire que le ciné­ma scan­di­nave aime bien plac­er quelques coups de griffes à ces sociétés de la prévoy­ance et de l’abondance, où la recherche du bien-être tourne à l’obsession. On com­prend bien que cela peut s’avérer effec­tive­ment assez alié­nant, mais peut-être pas autant que la pau­vreté. Nor­way of Life de Jens Lien, métaphore plate et sures­timée de l’État-providence nordique, en fai­sait un monde lisse, totale­ment asep­tisé et béat. Pour ce qui est de Bård Breien, il est tran­quille­ment drapé dans une «poli­tique­ment incor­rect atti­tude» pour démon­ter les ressorts de la «pos­i­tive atti­tude». On voudrait bien marcher dans la com­bine, mais cette méth­ode ressem­ble étrange­ment à celle qu’il attaque: décréter. Chaque plan, dia­logue et sit­u­a­tion est une pose mar­quée par une inten­tion­nal­ité totale­ment trans­par­ente, ce qui ne manque pas de dégon­fler allè­gre­ment toute la charge cor­ro­sive qu’il promet. C’est la seule chose qui soit incon­fort­able ici. Si bien qu’il y a quelque chose de putassier dans L’Art de la pen­sée néga­tive, le spec­ta­teur sem­ble devoir réa­gir sur com­mande aux appels du pied d’un cinéaste qui s’érige en petit chef médiocre de l’irrévérence. Cer­tains ont l’art et la manière de la drô­lerie grinçante et méchante, cer­taine­ment pas lui.