Idéolo­gie et utopie sont au cœur du pre­mier long-métrage doc­u­men­taire de François Cail­lat. Le film revient sur le pro­jet démi­urgique d’un indus­triel d’origine tchèque, Tomas Bata, qui a fondé et organ­isé, dans les années 30, une ville autonome au milieu de la forêt lor­raine et autour de son usine. Réflex­ion ludique mais dérangeante sur la « servi­tude volon­taire », Bien­v­enue à Bataville porte un regard cri­tique sur le cap­i­tal­isme pater­nal­iste, entre allu­sions métaphoriques et recon­sti­tu­tions arti­fi­cielles du mode de vie des ouvri­ers Bata.

Bata est durant les années 1930 l’une des pre­mières entre­pris­es de fab­ri­ca­tion de chaus­sures au monde. Tomas Bata en est son dirigeant, fier et ambitieux. En 1932, l’entreprise s’installe en Moselle et pro­pose un mode de développe­ment calqué sur celui des coro­ns miniers, il s’agit de plac­er l’usine au cen­tre de toutes les atten­tions et de tous les mou­ve­ments de la pop­u­la­tion. Au milieu de la forêt sur­git une véri­ta­ble petite ville munie de com­merces, d’un cen­tre de loisirs, d’un gym­nase et d’une piscine. Tout est réglé pour que chaque citadin-ouvri­er puisse vivre du berceau au cer­cueil sans s’échapper de la fron­tière munic­i­pale.

Ce qui dif­féren­cie Bataville des coro­ns est la volon­té de Tomas Bata d’offrir à ses employés ce qu’il pense être le meilleur pour la cohé­sion sociale et in fine, pour la pro­duc­tion indus­trielle : un ouvri­er heureux et bien-por­tant sera plus dis­posé à entretenir cadence et effort. Bien­v­enue à Bataville se pro­pose de met­tre en exer­gue ce pro­jet sin­guli­er et utopique, qui n’est pas sans rap­pel­er la Saline royale de Claude Nico­las Ledoux ou les pha­lanstères de Fouri­er, formes de cités idéales échafaudées durant les 18e et 19e siè­cles. François Cail­lat con­voque de nom­breux anciens ouvri­ers pour qu’ils témoignent de leur expéri­ence, sou­vent avec grande nos­tal­gie, et instru­men­talise la ville – aujourd’hui en voie d’abandon – afin de mette en scène la vie d’hier en recon­sti­tu­ant quelques élé­ments clefs du four­mille­ment social de Bataville.

Cette recon­sti­tu­tion peut prêter à l’agacement et à la gêne. C’est d’ailleurs son but et elle le rem­plit avec effi­cac­ité, tant les pré­ceptes panop­tiques de Bata sont astu­cieuse­ment adap­tés à la mise en scène de Cail­lat. Là où Bataville était organ­isé, réglé, dimen­sion­né selon les désirs du chef ; le film est guidé, lui aus­si, par la voix-over du fan­tôme de Tomas Bata, revenant sur les lieux du par­adis per­du. C’est lui qui nous fait vis­iter tous les recoins de la ville ressus­citée pour l’occasion. Les décors sont sat­urés d’un trop-plein con­formiste et démesuré : gazon vert-fluo et ram­bardes de buis­sons coupés à ras. On a alors l’impression de se plonger dans une ban­lieue lénifi­ante de Weeds ou d’Amer­i­can Beau­ty, quelque part entre AB Pro­duc­tions et Jacques Tati : un long trav­el­ling latéral suit deux quin­quas dynamiques déam­bu­lant sur le trot­toir et longeant quelques jardins : « ah c’est beau la nature » revient en leit­mo­tiv et en réponse à la vue d’arbres tail­lés en sucette.

Arti­fi­cial­ité et déshu­man­i­sa­tion sont alors plus que sug­gérées : une façon d’utiliser la mise en scène comme mes­sage clair, un peu abrupt mais surtout cohérent et jus­ti­fié. La récur­rence de l’humour décalé ne met cepen­dant pas en sour­dine le tra­vail effec­tué sur la mémoire et la nos­tal­gie d’un monde per­du et idéal­isé. Les nom­breux ouvri­ers et chefs de ser­vice défi­lant devant la caméra éprou­vent tous de l’affection et de la ten­dresse pour le sou­venir d’une vie meilleure et plus douce. S’il n’est pas ques­tion de con­tredire en bloc de telles affir­ma­tions apparem­ment sincères, le doc­u­men­taire a la per­ti­nence de les met­tre en relief et les con­fron­ter à la descrip­tion d’un monde du con­sen­sus, d’un sys­tème gom­mant dif­férence et reven­di­ca­tion. Il était finale­ment tout à fait pos­si­ble de vivre heureux dans le toc et l’harmonie autar­cique : la foi pos­i­tiviste du vieux cap­i­tal­isme pou­vait trou­ver ses adeptes au milieu du 20e siè­cle. Mais à quel prix et à quel renon­ce­ment ? Le film répond à cette ques­tion sans pour autant étay­er toutes ses affir­ma­tions. C’est dans ce refus de don­ner une réponse uni­voque au sujet traité que la lib­erté du spec­ta­teur peut revendi­quer son autonomie face au dis­cours. Choix est don­né à cha­cun d’adhérer au dis­posi­tif, celui-ci étant exposé au grand jour, sans maquil­lage ou fausse bien­veil­lance. L’analogie entre le dis­posi­tif du film et le sys­tème Bata s’arrête donc là et con­stitue la meilleure réponse pos­si­ble à l’oppression silen­cieuse et à la mécan­i­sa­tion des exis­tences.