Saul Dibb se lance dans la fic­tion en 2004 avec Bul­let Boy, où il s’at­tache à deux frères d’un quarti­er défa­vorisé de Lon­dres, con­fron­tés à la spi­rale infer­nale de la vio­lence et du crime. Après ce pre­mier long-métrage nour­ri des thèmes et de l’esthé­tique des films de ghet­tos améri­cains, il opère un revire­ment styl­is­tique total et s’ini­tie au genre très bri­tan­nique du her­itage film avec The Duchess, libre adap­ta­tion du roman biographique d’A­man­da Fore­man, Geor­giana, Duchess of Devon­shire.

Geor­giana Spencer (aïeule de Lady Diana, princesse de Galles) épouse en 1774 le duc de Devon­shire d’un mariage qu’elle croit d’amour. La jeune duchesse de dix-sept ans com­prend vite qu’elle n’est qu’une sim­ple marchan­dise, acquise dans l’u­nique but de pro­duire un héri­ti­er mâle, mis­sion à laque­lle elle fail­li­ra. Seule face à un mari froid et mutique, Geor­giana trou­ve refuge dans son ami­tié fusion­nelle avec Lady Eliz­a­beth Fos­ter, épouse répudiée et mère de deux garçons, dont elle com­prend la détresse. Mais le duc, insen­si­ble au charme de sa pro­pre épouse, jette son dévolu sur Eliz­a­beth et impose à Geor­giana de longues années de ménage à trois. Férue de jeu, d’al­cool et de mon­dan­ités, la duchesse fascine tous ceux qui la ren­con­trent. Véri­ta­ble attrac­tion des fes­tiv­ités aris­to­cra­tiques et mod­èle incon­testé des fash­ion­istas de l’époque, cette femme de car­ac­tère sem­ble trou­ver un exu­toire à l’échec de sa vie per­son­nelle dans l’en­gage­ment poli­tique.

Inspirés par la lit­téra­ture nationale, les her­itage films, films en cos­tumes à voca­tion pat­ri­mo­ni­ale, se car­ac­térisent par leur esthé­tique muséale, leur nar­ra­tion « gyno­cen­trée », leur nos­tal­gie pour le passé et la con­tem­po­ranéité de leurs thèmes (éman­ci­pa­tion sex­uelle fémi­nine, quête amoureuse, luttes des gen­res et des class­es…). La con­struc­tion iden­ti­taire des héroïnes se heurte sans cesse à la rigueur de cadres soci­aux misog­y­nes, brisant l’e­spoir et l’en­t­hou­si­asme de fig­ures féminines en lutte, épris­es de lib­erté et d’amour. Dans cette tra­di­tion mélo­dra­ma­tique, The Duchess con­stitue un émou­vant réc­it d’é­d­u­ca­tion, suiv­ant le par­cours d’une jeune femme dans le douloureux et sin­ueux chemin vers une féminité épanouie. Mal­gré des qual­ités graphiques cer­taines, le film, tourné en décors naturels sur les lieux même où la duchesse a vécu, souf­fre d’un trop grand con­ven­tion­nal­isme. Dans ce bal­let inces­sant de robes, de per­ruques, de poudre et de chan­de­liers, Saul Dibb se con­tente d’ap­pli­quer les codes esthé­tiques du genre en élève assidu et exalte une bri­tan­nité pous­siéreuse et éculée dans une nar­ra­tion assez prévis­i­ble.

La présence de Keira Knight­ley dans le rôle de Geor­giana ali­mente cette atmo­sphère pat­ri­mo­ni­ale « so british ». La jeune femme est en effet rompue au her­itage film après avoir incar­né, sous la direc­tion de Joe Wright, Eliz­a­beth Ben­net dans Orgueil et préjugés (2006), énième adap­ta­tion de l’œu­vre de Jane Austen, et Cecil­ia Tallis dans Reviens-moi (2008), d’après le roman his­torique de Ian McE­wan. Pour­tant le choix de Keira Knight­ley ne sem­ble pas anodin ici : grande et fine, la comé­di­enne con­tribue, par sa phy­s­ionomie même, à révéler la fragilité et la sen­si­bil­ité de la duchesse. L’u­til­i­sa­tion d’une caméra flot­tante, venant caress­er en gros plans les cos­tumes et le corps de la jeune femme, n’est pas sans rap­pel­er les choix esthé­tiques de Sofia Cop­po­la dans les pre­mières scènes de Marie-Antoinette (2006). On pour­rait con­sid­ér­er cet effet cita­tion­nel comme une nui­sance, procu­rant une impres­sion incon­fort­able de déjà-vu. Mais ce par­ti-pris instau­re implicite­ment un par­al­lèle val­able entre deux jeunes fig­ures his­toriques con­tem­po­raines. La duchesse de Devon­shire et la reine de France, toutes deux pas­sion­nées de mode et de jeu, toutes deux délais­sées par leurs époux, partageaient une affec­tion pro­fonde, comme en témoigne aujour­d’hui encore leur cor­re­spon­dance.

Il se dégage de l’ensem­ble du film une vive émo­tion, à laque­lle il est très dif­fi­cile de ne pas suc­comber. L’en­gage­ment poli­tique d’une aris­to­crate, très loin d’avoir le droit de vot­er ou même d’ex­primer une opin­ion poli­tique, aux côtés du par­ti libéral des Whigs, ne con­stitue ici qu’une toile de fond per­me­t­tant d’in­tro­duire le per­son­nage du politi­cien Charles Grey, seul véri­ta­ble amour de Geor­giana. L’in­ter­rup­tion de cette romance par le duc lui-même (fleg­ma­tique Ralph Fiennes) vient rap­pel­er la femme à son rôle d’épouse et de mère, seule place à laque­lle elle peut légitime­ment pré­ten­dre dans une société patri­ar­cale. Con­traire­ment à son époux, dont les con­quêtes sont publiques, la femme doit renon­cer à l’amour et au plaisir pour accepter une vie de souf­france et d’hu­mil­i­a­tion. En faisant de Geor­giana une fig­ure sac­ri­fi­cielle exem­plaire, le film trans­forme le drame intime en tragédie fémin­iste. Pour­tant la moder­nité du per­son­nage his­torique demeure trop sou­vent étouf­fée dans un étau mélo­dra­ma­tique con­traig­nant. Au fil des scènes, la duchesse de Devon­shire, fig­ure publique pro­gres­siste, sou­vent con­tro­ver­sée en son temps, autant cri­tiquée qu’ad­mirée, est réduite à un arché­type roman­tique, noyée dans le drame privé. Le réc­it filmique se perd dans la ten­dance chick lit du her­itage film, par un excès de déli­catesse dan­gereuse­ment proche de la sen­si­b­lerie. Si ses souf­frances amoureuses peu­vent aisé­ment touch­er un pub­lic féminin, Geor­giana Spencer appa­raît comme une fig­ure charis­ma­tique au fort poten­tiel ciné­matographique, dont Saul Dibb ne pro­pose qu’une représen­ta­tion très par­tielle. On recon­naît aisé­ment que les con­traintes du sep­tième art ne per­me­t­tent pas de ren­dre compte en un seul film de la com­plex­ité de ce per­son­nage engagé et résol­u­ment mod­erne, dont Aman­da Fore­man dévoilait les mul­ti­ples facettes dans un épais roman biographique minu­tieuse­ment doc­u­men­té en 1998.

Mis à part son pou­voir lacry­mogène indé­ni­able, la grande qual­ité de The Duchess résiderait en fait dans sa démarche de révéla­tion. En lev­ant déli­cate­ment le voile sur une fig­ure fémi­nine mar­quante du XVI­I­Ie siè­cle, aujour­d’hui oubliée, Saul Dibb fait renaître la fas­ci­na­tion qu’elle exerçait sur ses con­tem­po­rains : il sus­cite notre curiosité pour cette femme si loin­taine et si proche, dont on a envie de décou­vrir davan­tage toutes les aspérités à l’is­sue de la pro­jec­tion.