Rares sont les cinéastes qui éprou­vent le pro­fond besoin d’ac­com­pa­g­n­er vrai­ment la sor­tie de leur film. Les trois auteurs du très beau Rum­ba, clowns habitués aux planch­es et à la prox­im­ité du pub­lic, font preuve d’une grande et joyeuse présence. Et ren­dent très com­mu­ni­catif le bon­heur qu’ils éprou­vent à créer.

Vous écrivez vos films en faisant des impro­vi­sa­tions. Est-ce que vous avez une idée bien nette de ce que vous cherchez ou partez-vous d’un flou qui se pré­cise au fil des expéri­men­ta­tions ?

Fiona Gor­don : L’idée n’est pas floue, on a tou­jours une idée assez pré­cise, un canevas assez pré­cis. On ne com­mence pas avec une his­toire qu’on trou­ve drôle spé­ciale­ment mais avec une his­toire touchante. Et on la laisse très ouverte, comme ça en impro­visant, on reste assez libres.

Com­ment se passe l’écri­t­ure à trois ?

Dominique Abel: En général, on part de quelques pitchs, de petites phras­es qui ont un poten­tiel touchant. Pour Rum­ba, on s’est sou­venu qu’en tournée théâ­trale, un jour où on roulait sur l’au­toroute (on tourne beau­coup en camion­nette Fiona et moi), Fiona a fait un petit cauchemar, elle a rêvé qu’on avait un acci­dent, que je per­dais mes bras et elle ses jambes. Ce qui serait ter­ri­ble dans la mesure où on est des clowns et on vit de notre physique (enfin, ça serait ter­ri­ble pour n’im­porte qui…). Et donc en cher­chant des idées, celle-là a ressur­gi, elle nous plai­sait pour son poten­tiel tra­gi-comique et on s’est mis à écrire. On fonc­tionne par e‑mails. Bruno habite Caen, nous Brux­elles, on s’en­voie des e‑mails, ça devient quelques pages, ça fait comme une boule de neige. On écrit sans penser à des scènes vrai­ment pré­cis­es, on essaie plutôt de trou­ver une suc­ces­sion de scènes sans écrire ce qu’il y a dedans, parce que ça, ça vient par les impro­vi­sa­tions. Dès qu’on a un canevas d’une quar­an­taine de pages, on com­mence à répéter, et puis pen­dant un an les répéti­tions nous don­nent des ren­seigne­ments : est-ce que la scène est aboutie, est-ce qu’elle est comique, touchante… Si ça n’est pas le cas, on retourne à l’écri­t­ure. Ou bien les impro­vi­sa­tions don­nent de nou­velles pistes, et dans ce cas là on enlève des pages et on recom­mence.

Vous par­venez tou­jours à vous met­tre d’ac­cord tous les trois ?

Bruno Romy : Lors de la phase d’écri­t­ure, il y a des choses dif­férentes qui peu­vent naître parce que cha­cun se prend au plaisir d’écrire. Mais dès qu’on passe en impro sur le plateau c’est clair, il y a des trucs qui marchent et des trucs qui ne marchent pas. Là c’est sou­vent con­sen­suel. Le fonc­tion­nement de notre trio, c’est que quand il y en a un qui n’est pas d’ac­cord c’est que quelque chose ne va pas. On essaie vrai­ment d’aller jusqu’au con­sen­sus.

Quand vous êtes tous les trois d’ac­cord vous êtes sûrs que c’est bon, il y a une évi­dence…

Bruno : Voilà. Au bout d’un an, on a plus qu’un scé­nario parce que tout a été filmé en vidéo. Pour Rum­ba, on avait déjà tout le film en impro, on en a fait un mon­tage.

Fiona: On a besoin de filmer les répéti­tions. C’est comme ça qu’on arrive à juger parce qu’on répète tous les trois et qu’on est tous les trois occupés, il y en a un qui tient la caméra (sou­vent Bruno), on joue nôtre rôle, celui des autres per­son­nages… Après, tous les trois on regarde les impros, et alors soit on rigole, soit ça ne nous fait rien…

Dominique : On a un monde très imag­i­naire, et donc on joue beau­coup avec les objets, les décors. Rien n’est là pour faire vrai, c’est tou­jours une espèce de trans­po­si­tion du monde. À la lim­ite, cer­tains plans sont comme des pein­tures. Et donc tout ça, c’est trou­vé avant le film.

Bruno: Quand on répète, on pense déjà à la façon de filmer. Il n’y a pas de sépa­ra­tion entre le jeu, la réal­i­sa­tion, le son, les décors, l’im­age… Tout vient ensem­ble, dès qu’on est sur le plateau on pense ciné­ma (qu’est-ce qu’il va y avoir dans le cadre, com­ment on va filmer ça…).

Dominique : En général, le ciné­ma c’est des gens qui font une très belle his­toire, et puis le réal­isa­teur arrive et se demande com­ment il va découper ça. Et puis à la fin les acteurs arrivent et hop, c’est par­ti. Nous on ne pour­rait pas faire comme ça. Les cos­tumes, les couleurs, ça fait par­tie du brouil­lon, dès le début. Puisqu’on s’ex­prime beau­coup plus par le visuel que par le dia­logue, et même presque que par la psy­cholo­gie, c’est dès le début qu’on cherche ce mou­ve­ment, cette choré­gra­phie, ces couleurs.

Il n’y a donc pas grand chose qui change au moment du tour­nage ?

Fiona: Non, à par­tir du moment où on tourne, c’est assez solide. Les seuls élé­ments incon­nus, ce sont les éclairages parce qu’on n’a pas le matériel qu’il faut avant. Et la météo.

Bruno : Il y a telle­ment de choses incer­taines pen­dant un tour­nage que nous, il faut qu’on soit sûrs de ce qu’on veut filmer.

Dominique : Pour les ombres en revanche, c’est de l’é­clairage mais on a pas atten­du le tour­nage pour les met­tre au point. Les effets spé­ci­aux sont là pour partager un cer­tain humour avec le spec­ta­teur, ils sont l’ob­jet d’une recherche qui donc précède le début du tour­nage.

Vous avez besoin qu’on sente que ces effets spé­ci­aux sont arti­sanaux, même si vous aviez davan­tage de moyens pour les met­tre au point vous n’en voudriez pas ?

Dominique: Oui, on veut plus d’ar­gent pour la suite mais ça n’est pas pour per­fec­tion­ner les effets spé­ci­aux.

Y a t‑il une répar­ti­tion des tâch­es entre vous ?

Fiona: Non, sauf pour le cast­ing, c’est Dominique qui s’en occupe.

Dominique: Du fait qu’on créé énor­mé­ment en impro, sur des planch­es, chez nous, avec des boîtes en car­ton, des chais­es, des cha­peaux, qu’on fait tous les per­son­nages en s’a­mu­sant comme des enfants, for­cé­ment on est là à trois.

Vous avez une petite équipe et vous vous occu­pez de presque tout : quelle marge de lib­erté lais­sez-vous à vos col­lab­o­ra­teurs ?

Bruno : C’est vrai qu’on se mêle un peu de tout. Il n’y a pas de délé­ga­tion, ça n’est pas parce qu’on a un déco­ra­teur qu’on lui dit de faire seul le décor.

Dominique : On leur laisse quand même une marge gran­dis­sante.

Fiona : Oui, pour L’Ice­berg on était très direc­tifs, on lais­sait très peu de lib­erté. Mais pour le deux­ième film on a repris cer­taines per­son­nes avec lesquelles on avait des affinités. Donc petit à petit on peut dire moins, ça fonc­tionne en col­lec­tif, on se com­prend, on cherche la même chose.

Dominique : Ce qu’a dit Bruno est vrai mais l’ap­port des autres est quand même créatif. Vu qu’on fonc­tionne un peu comme des pein­tres, un pein­tre ne va pas dire «peins moi mon tableau». Mais on est der­rière et avec eux pour que ça soit vrai­ment le genre d’esthé­tique, de choré­gra­phie, d’en­trées et de sor­ties, de cadre… qui nous plaît.

Quelles sont vos références pic­turales ?

Dominique : On fait des visions com­munes avec l’équipe qui s’oc­cupe de l’im­age. Évidem­ment on a tous le ciné­ma bur­lesque, au niveau du jeu et de l’écri­t­ure. Et puis on adore Kau­ris­mä­ki, on a vision­né de l’Ozu, du Tech­ni­col­or parce qu’on adore les couleurs pétantes.

Bruno : Mais on est influ­encés par pleins de ciné­mas dif­férents, pas unique­ment le ciné­ma bur­lesque. Ça fait cinquante ans qu’on voit des films, des expos, des pièces de théâtre… On emma­ga­sine des choses un peu partout et ça ressort dans nos films.

Dominique : Peut-être que c’est quelque chose qui fait un peu OVNI au ciné­ma, mais dans les arts de la scène et du cirque, par exem­ple le nou­veau cirque ou le nou­veau théâtre, il y a beau­coup de place pour la créa­tion, la poésie, la trans­po­si­tion. Les spec­ta­teurs sont curieux, ils veu­lent décou­vrir des choses nou­velles. Et les créa­teurs pren­nent en main le médi­um. En ciné­ma c’est un peu plus rare. Peut-être qu’il manque un créneau de gens qui ne se dis­ent pas «je vais faire un bon dia­logue, avec de bons acteurs, de bons réal­isa­teurs» mais «je vais avoir quelques faib­less­es mais au moins j’au­rais une pat­te, une couleur, je vais faire un truc qui sent l’hu­main».

Le monde de vos films est décalé, clos, ça n’est pas la réal­ité. Où situez-vous Dominique et Fiona par rap­port à leur réal­ité ? Ils sont opti­mistes, mais est-ce parce qu’ils sont en retrait du monde, dans leur bulle à deux, ou parce qu’au con­traire ils acceptent le réel ?

Fiona : Il y a une épure, mais ça n’est pas une épure pour affirmer un style, c’est parce qu’on aime bien ce lan­gage visuel et gestuel. On essaie de met­tre en valeur cette façon de s’ex­primer, et du coup for­cé­ment on doit con­trôler le con­texte. Dans le plan fixe par exem­ple, on peut vrai­ment voir les corps en entier qui s’ex­pri­ment, pas juste la tête ou juste les pieds. Donc quand on fait un plan fixe, on con­trôle com­plète­ment le cadre et ce qu’il y a dedans. Le plan séquence, c’est la même chose. C’est le con­texte qui est impor­tant pour pou­voir pren­dre ces moments à part où on est vrai­ment dému­ni, tout petit per­du dans le monde. On essaie de créer ce con­texte qui nous per­met d’aller un peu plus loin que dans la vraie vie où tout le monde a une cara­pace.

Dominique : On est davan­tage dans un rap­port de con­te. Quand on par­le de l’hu­main on essaie de par­ler de l’Hu­main, et donc il faut un cer­tain recul. On n’est pas dans la comédie, c’est sans doute la dif­férence entre le bur­lesque et la comédie. Dans la comédie, c’est sou­vent des acteurs qui ont un vrai tal­ent comique et qui les met­tent au ser­vice des scé­nar­istes et des réal­isa­teurs. C’est sou­vent ancré dans la réal­ité sociale main­tenant, sou­vent c’est de la par­o­die, on dit des choses sur la société. Quand on est un clown, on s’ex­prime comme réal­isa­teur, donc on invente le cadre, l’é­clairage etc. Et il y a un cer­tain recul aus­si, on ne par­le pas de 2008 à Paris, c’est pas comme le JT. Nous comme auteurs, si on veut par­ler de choses qui nous touchent et nous agressent, on a besoin d’un peu de recul, d’une cer­taine poésie. Même pour aller plus loin dans ce qui fait mal. On ne peut pas par­ler de choses qui nous blessent sans ce fil­tre là, qui est un peu un fil­tre naïf dans notre cas. Quand j’avais 20 ans et que je décou­vrais des grands clowns, que je voy­ais des films muets, je trou­vais qu’ils par­laient de choses extrême­ment justes. Et ça n’é­tait pas par les mots, donc ça ren­trait en moi beau­coup plus pro­fondé­ment que s’ils avaient dit «ce soir encore 12 tués…»

Bruno : Ce qui donne le côté non réal­iste aus­si, c’est l’épure. Dans chaque plan-séquence, on traite une seule émo­tion, un truc. Tout ce qui dans la réal­ité pour­rait vivre à côté, on le vire. Pour que les gens soient vrai­ment avec Dominique et Fiona, il faut qu’il y ait unique­ment Dominique et Fiona à regarder. On n’imag­in­erait pas manip­uler de la fig­u­ra­tion par exem­ple. Si on met quelqu’un d’autre dans le cadre, c’est quelqu’un dont on a tra­vail­lé la sil­hou­ette, et il ne fait pas grand chose parce qu’il ne faut pas qu’il bouffe le jeu des autres.

Fiona : On ne cherche pas une appré­ci­a­tion cérébrale du pub­lic mais quelque chose de physique, on cherche un bon rire, et pour ça il faut que les gens sen­tent vrai­ment une seule chose. Donc on sim­pli­fie au max­i­mum.

Bruno : Il y a un côté comme ça irréal­iste mais on tra­vaille quand même avec des choses réal­istes, il y a une sélec­tion, on net­toie, on éjecte des choses.

Fiona : C’est un peu comme la dif­férence entre une nou­velle et une chan­son. Dans une nou­velle on peut met­tre beau­coup de nuances, de détails, dans une chan­son on essaie d’être plus con­cis. Nous on va plutôt dans ce sens-là.

Dominique : On est aus­si des clowns, sans le nez rouge et tout ça, mais c’est impor­tant. Le clown représente un être dému­ni, dans un monde qui le domine, un être trop lent dans un monde où il faut être rapi­de, ou avec un physique ingrat dans un monde où tout le monde doit être beau. On est por­teur de l’an­ti­héros.

Je ne trou­ve pas que Dominique et Fiona soient des anti­héros. Au con­traire, ils font preuve d’une grande sagesse, en accep­tant le drame qui leur arrive, en vivant le moment présent, en s’aimant. Est-ce qu’il y a cette idée d’un rap­port à la vie exem­plaire ?

Dominique : On n’ef­face pas les prob­lèmes, et dans notre his­toire ils sont irrémé­di­a­bles. En même temps, il y a le côté clow­nesque qui fait qu’on se relève. Un peu naïve­ment, on se dit qu’on ne va pas refaire cette bêtise là, et puis trois mètres plus loin on la refait. Mais l’adap­ta­tion, repar­tir avec de nou­velles bases, c’est aus­si un signe humain d’in­tel­li­gence. Si je suis un arbre : OK, on m’a coupé qua­tre branch­es, mais il m’en reste encore dix huit, qu’est-ce que je peux faire ? Dans Rum­ba on est allés loin, on a per­du une par­tie de notre corps, on n’a plus de vête­ments, on s’est per­dus physique­ment…

Bruno : Si ce film était un médica­ment, ça serait un anti­dé­presseur (rires).

Fiona: En même temps, sou­vent les gens nous dis­ent que c’est un film opti­miste, et en effet c’est vrai. Mais en fait au départ, l’idée c’é­tait plutôt que le bon­heur est éphémère, que quand c’est là c’est grandiose mais que ça dis­paraît. Mais qu’on peut le retrou­ver.

Dominique : On dit que Rum­ba est l’his­toire de gens qui tombent, qui se relèvent, qui re-retombent et se re-relèvent… Mais ça n’est pas la chute qui nous intéresse, c’est le moment où on se relève, humil­ié, abîmé. Sans dire pour autant que la vie est belle et qu’il suf­fit de vouloir pour pou­voir, mais c’est dans la détresse qu’on voit vrai­ment la beauté de l’être humain. Et dans l’an­ti­con­formisme aus­si, parce que quand on est bien, heureux, qu’on a du boulot, une bag­nole… les gens se ressem­blent finale­ment. C’est quand les choses se bous­cu­lent qu’on voit vrai­ment des choses nou­velles.

Le clown puise beau­coup dans ce que vous êtes. Y a t‑il quand même créa­tion d’un per­son­nage ? À quelle dis­tance vous situez-vous des Dominique et Fiona de Rum­ba ?

Fiona: En effet, c’est nous. On ne pense même pas au per­son­nage du tout. On n’es­saie pas de ressem­bler à tel ou tel type de per­son­nage dont on aurait une image, on ne com­pose pas. On le laisse aller dans les impro­vi­sa­tions, on le laisse pren­dre la direc­tion que ça prend.

Bruno : C’est très instinc­tif, c’est cor­porel, c’est dans le corps qu’on sent si on est juste ou pas.

Dominique : Mais on a quand même der­rière nous vingt ans d’ex­péri­ence sur les planch­es et des expéri­ences au ciné­ma. Pour nous ça se rejoint com­plète­ment : on était inspirés par les clowns de ciné­ma pour les planch­es, sur les planch­es on nous dis­ait que c’é­tait très ciné­matographique et quand on fait du ciné­ma on nous dit que c’est théâ­tral. C’est là qu’on affine une manière de créer, et tout douce­ment un univers col­oré, une écri­t­ure per­son­nelle. Donc à la fois c’est très proche de nous et à la fois c’est très proche des per­son­nages qu’on joue, on affine notre clown.

Fiona: Jusqu’à présent, les per­son­nages de nos films sont assez sim­i­laires. Dans les pièces ils changent davan­tage, en fonc­tion du con­texte.

Dominique : Mais il y a un même élan qui tra­verse toutes nos impros.

Fiona: Parce qu’on essaie d’être sincère dans le jeu, on essaie que ça soit juste.

Est-ce que vous vous sur­prenez encore mutuelle­ment ou est-ce que vous vous con­nais­sez par cœur ?

Bruno: Moi je suis sur­pris à chaque fois, des fois on est vrai­ment morts de rire aux impros.

Fiona: Par­fois avec des acteurs tu repères des tics, des habi­tudes, donc ça ne fait pas rire, on n’est pas touché. Nous on n’a pas ça.

Dominique: Les gens pensent sou­vent qu’on doit se mar­rer pen­dant le tour­nage en impro­visant. En fait on impro­vise très peu pen­dant le tour­nage parce que c’est juste­ment des plans sur la longueur, et la mécanique bur­lesque est très pré­cise. Donc là on ne se marre pas. Par­fois les gens de l’équipe rient, surtout à la pre­mière prise, mais c’est quand même très sérieux, et il y a très peu d’im­pro.

Vous respectez rigoureuse­ment les déplace­ments prévus ?

Dominique: Oui, parce que c’est un jeu physique, par­fois c’est même choré­graphié. Le rythme est très impor­tant, ça demande beau­coup de con­cen­tra­tion.

Est-ce que vous avez fait de nom­breuses pris­es ?

Bruno: En moyenne, entre 7 et 8 fois.

Fiona: Parce que par­fois on trou­ve des choses en impro, et c’est dif­fi­cile de le retrou­ver comme c’é­tait. La pré­ci­sion ça va encore, c’est plutôt la fraîcheur dans le jeu qui est dif­fi­cile à retrou­ver.

Dominique: Ce qui nous lim­ite, c’est la durée du tour­nage. On est lim­ités par le temps parce que notre bud­get fait qu’on a trois heures pour faire telle scène. Notre rêve c’est de faire comme Chap­lin ou les Dar­d­enne, ou comme d’autres qui ont fait vrai­ment leurs preuves – nous on n’en est qu’à notre deux­ième film, on mon­tre petit à petit. L’idée ça serait quand même d’avoir plus de temps et de se dire que si la scène n’est pas com­plète­ment aboutie, qu’on n’a pas trou­vé ce qu’il y avait pen­dant la répéti­tion, se dire que c’est pas grave, demain on la refait. Notre style demande beau­coup de temps.

Le tour­nage n’est donc pas très com­pliqué, parce que vous savez pré­cisé­ment où vous allez ?

Fiona: Non, ça n’est pas très com­pliqué. C’est peut-être com­pliqué pour la con­cen­tra­tion parce qu’avec les plans séquences fix­es, l’équipe doit rester con­cen­trée, l’at­tente est dure.

Bruno: Ils ne font pas 15 plans par jour, ils en font deux (rires).

Dominique: On essaie quand même de trou­ver une équipe avec laque­lle on a un esprit de troupe. On dit qu’on décide tout mais c’est quand même un peu un mythe, le réal­isa­teur qui sort tout de sa tête. Un tour­nage c’est quand même 35 per­son­nes, avec des caté­gories de tra­vail hyper pointu et pré­cis. Donc de toutes façons les gens appor­tent des choses. On essaie de fonc­tion­ner un peu comme un cirque, c’est pas trop cloi­son­né, moins cloi­son­né que dans d’autres équipes de ciné­ma. Et dans ces effets spé­ci­aux riquiqui un peu rigo­los qu’on recherche, là c’est l’équipe qui nous apporte des choses.

Et le per­son­nage du sui­cidaire…

Fiona: C’est le grain de sable qui entre dans la mécanique. Comme si notre vie était une machine bien huilée, pas dans l’en­nui, mais quelque chose qui marche. Et puis il y a quelque chose d’i­nat­ten­du, le grain de sable, le Des­tin, et tout foire. En même temps c’est un per­son­nage très touchant, qui est presque le con­traire de nous. Il y en a deux qui sont tou­jours à la recherche du bon­heur, et lui qui cherche presque son mal­heur.

Dominique: Gérard, c’est la peau de banane dans notre his­toire. On n’a pas voulu dire pourquoi il pleure sans arrêt, pourquoi il essaie de se sui­cider, les gens imag­i­nent. Ce qui nous fai­sait mar­rer, c’est que c’est quand même un acteur très costaud, qui fait deux mètres et pèse cent kilos, et c’est pas du tout dans sa nature. Qu’un colosse comme ça pleure parce qu’il est trop mal­heureux, ça nous fait vrai­ment rigol­er. Et là on com­mence à sen­tir l’ef­fet de son jeu dans les salles, puisqu’on accom­pa­gne le film dans les avant pre­mières, et il est très drôle.

Par rap­port aux rares autres per­son­nages sec­ondaires, il y a les enfants, qui sont bien­veil­lants, et il y a vous (Bruno), qui agressez Dominique…

Fiona: C’est l’en­fon­ceur du clou du mal­heur.

Est-ce que le monde qui entoure Dominique et Fiona est doux ou est-ce qu’il est hos­tile ?

Dominique: Le monde, je crois qu’il est bien­veil­lant.

Fiona: Non, il est dur!

Dominique: Dans l’his­toire, les événe­ments sont hos­tiles, mais on ne dit pas que le monde est hos­tile.

Fiona: À part le voleur de pain en choco­lat…

Dominique: C’est juste une cas­cade de malchance qui s’a­bat sur eux.

Fiona: Sou­vent, dans tout ce qu’on fait, les gens sont inadap­tés à leur envi­ron­nement. Dans cette his­toire-là, au départ ils ne le sont pas, mais par les choses qui arrivent ils devi­en­nent inadap­tés. Ça n’est pas vrai­ment le monde qui est hos­tile, dans le monde il y a de tout.

Dominique: Dans Rum­ba, tous les per­son­nages ont quelque chose d’i­nadap­té. Le sui­cidaire, c’est un sui­cidaire foireux, on a con­fi­ance qu’il ne va jamais réus­sir à mourir. Et le petit homme qui m’a­gresse, c’est un agresseur inadap­té. En fait il m’aide pour aller jusqu’au bout du rien. Je suis com­plète­ment dému­ni à la fin, il ne m’a pas enlevé mon caleçon mais c’est la seule chose qu’il me laisse – je crois que les gens sen­tent ça. C’est pour ça qu’il ne me vole pas une carte de crédit ou de l’ar­gent, il me vole mon pain au choco­lat, c’est son obses­sion, et il est quand même un peu taré comme agresseur.

Pour­tant, même si ces per­son­nages sont inadap­tés et atyp­iques, on les sent très proches de nous…

Dominique : On cherche beau­coup cette sim­plic­ité-là avec les gens, dans l’hu­mour. Comme au théâtre où on a le pub­lic en face, on joue pour eux, et on tient compte de leur présence. Ça on veut le garder dans le ciné­ma. On se mon­tre nous deux mal­adroits et frag­iles, et si les gens rient c’est par iden­ti­fi­ca­tion, ils rient en se recon­nais­sant dans notre bêtise.

D’après les retours que vous avez avec les avant-pre­mières, est-ce que les gens trou­vent le film plutôt drôle ou plutôt triste ?

Dominique: Il y a les deux.

Bruno: Il y a plein de gens qui par­lent d’un rire pro­fond, et ça ça me fait plaisir. Ils rient mais ils dis­ent qu’il y a une épais­seur der­rière, une human­ité, c’est pas un rire qui va s’ar­rêter à la sor­tie du ciné­ma, ça va leur trot­ter dans la tête.

Dominique: Il y en a même, une minorité, qui ont une lec­ture au pre­mier degré. On a eu une représen­ta­tion où quelqu’un dans la salle a crié «arrêtez de rire, ça n’est pas drôle!», elle était choquée. C’est comme une tra­gi-comédie, c’est un mélange de comédie, de tragédie et de drame. Et tu peux voir le film en bal­ançant du côté de la tragédie, c’est assez trag­ique en fait ce qui leur arrive.

C’est trag­ique quand on se place du point de vue de la réal­ité, qu’on pense à com­ment nous on réa­gi­rait. Si on se met dans le film, ça n’est pas du tout trag­ique puisque pour Dominique et Fiona ça ne l’est pas, qu’ils repren­nent le dessus tout de suite. Par rap­port à ça, la scène des ombres peut faire penser à une scène de deuil, où les per­son­nages acci­den­tés déci­dent de ne plus penser à leur vie d’a­vant. Est-ce que c’est comme ça que vous avez pen­sé cette scène ?

Dominique: Nous on n’analyse pas, on par­le peu entre nous, on sent quand il y a un poten­tiel. Là tout de suite quand on a eu cette idée, qu’on a mis un drap pour les ombres, on sen­tait que ça voulait dire un tas de choses. C’est à la fois les ombres qui font ce qu’on ne peut plus faire, c’est poé­tique, c’est une allé­gorie, et à la fois c’est beau visuelle­ment. Et voilà, on ne va pas plus loin, on sait que c’est pro­fond.

Fiona: Moi je n’ai pas pen­sé à un deuil de ce qu’on ne peut plus faire, mais plutôt qu’on a trou­vé un moyen de le faire quand même. On ne peut plus, mais nos ombres peu­vent encore le faire.

Dominique: Les ombres, c’est une par­tie de notre tête qui dit «on a envie de recom­mencer, on ne peut plus mais c’est pas grave, on va quand même danser!»

Le mon­tage des plans séquences doit être rel­a­tive­ment sim­ple ?

Fiona: Non! Nous on croy­ait ça aus­si au départ, mais non…

Bruno: Ça a été 13 semaines assez com­pliquées.

Fiona: C’est parce qu’il y a moins de pièces. Quand on tra­vaille avec des plans-séquences, il y a moins de pos­si­bil­ités. Quand on découpe beau­coup, on peut faire beau­coup de choses.

Dominique: Nous on ne peut pas s’échap­per, on mise sur l’é­mo­tion réelle dans un temps réel. C’est exprès, parce qu’on veut capter l’adresse et la mal­adresse des humains qui sont en train de jouer, et donc on ne peut pas débiter, recréer les gens avec des mou­ve­ments de caméra, comme à la télé où ça n’ar­rête pas de bouger pour créer un intérêt sec­ondaire. Nous on ne veut pas créer de diver­sion, on dit voilà, voilà ce que les acteurs peu­vent faire dans un temps réel.

Fiona: Et du coup, on a quand même par­fois des prob­lèmes de rythme qui sont dif­fi­cile­ment résol­ubles parce qu’on n’a pas toutes les pièces pour créer du rythme. On peut juste chang­er de place, couper des scènes – on en a coupé quelques-unes.

Bruno: Et ce qui est trou­blant avec un film comme ça, c’est que quand on a vu 200 fois la même scène on ne rit plus, les trucs touchants on se demande si c’est encore touchant. On a besoin de la réac­tion du pub­lic qui nous indique. Dans la salle de mon­tage on ne l’a plus, tout est plat, mort, un élec­tro­car­dio­gramme plat (rires).

Dominique: Mais on pen­sait vrai­ment que ça allait être assez sim­ple, c’est notre mon­teuse San­drine Dee­gen qui nous a dit que ça deman­derait du temps. Et le temps devient des microsec­on­des, c’est très pré­cis pour ré hauss­er des choses.

Bruno: La pre­mière fois qu’on a vu le film fini c’é­tait à Cannes (dans la sec­tion Semaine de la Cri­tique, ndlr), et là tout le monde était mort de rire.

Vous ne l’avez pas mod­i­fié depuis Cannes ?

Bruno: Non.

Fiona: Moi j’aimerais bien pou­voir, après les pre­mières pro­jec­tions, adapter cer­taines choses. Mais finan­cière­ment, on ne peut pas le faire encore.

Dominique: C’est très dif­fi­cile d’avoir un vrai pub­lic anonyme. On peut tou­jours avoir des amis, ou même des spé­cial­istes, qui vien­nent en cours de mon­tage, et on en prof­ite, mais alors tu as des avis per­son­nels. Ce n’est pas du tout la même chose que d’avoir une vraie salle, pleine de gens que tu ne con­nais pas, de gens qui n’ont rien lu encore. C’est là que tu apprends tout, c’est vrai­ment pen­dant la pro­jec­tion que tu sens, physique­ment, surtout si tu as fais de la scène, les moments où ce sont des silences rem­plis. Pour nous, physique­ment c’est un vrai bon­heur, et puis par­fois on se dit que non, tel choix était vrai­ment mau­vais.

Allez-vous con­tin­uer à jouer sur scène en même temps qu’à faire des films ?

Dominique: On a décidé d’ar­rêter pen­dant une sai­son pour accélér­er dans le ciné­ma. Après ça revien­dra, mais les nou­velles idées vien­nent en ciné­ma. On a fait qua­tre pièces qu’on a tournées pen­dant 20 ans, des pièces avec nous deux sur scène, c’é­tait tou­jours des his­toires d’amour un peu clow­nesques. C’é­tait bien d’ar­riv­er au ciné­ma parce que du coup ça ouvre plein d’autres choses, ça donne un tas d’idées et d’en­vies de jouer avec d’autres, de tra­vailler en équipe. De décou­vrir des choses très agréables comme d’écrire un scé­nario. Parce qu’on dit qu’on impro­vise, et c’est vrai qu’on impro­vise plus que ce qu’on écrit, mais pen­dant un an on passe quand même énor­mé­ment de temps sur un ordi­na­teur. Et ça c’est une espèce de fan­tasme d’écrivain, de romanci­er. La vie d’un film c’est plein de trucs comme ça, un moment c’est de la chimie avec des lab­o­ra­toires, de la pel­licule, un moment c’est des maque­ttes de décors, des couleurs, de l’é­clairage, de l’or­gan­i­sa­tion… On a comme ça un boulot d’ar­chi­tecte qui est pas­sion­nant.

Qu’est-ce que vous avez envie de provo­quer chez le pub­lic ?

Fiona: Moi j’aime que ça rigole, pas n’im­porte com­ment, mais qu’on rigole.

Dominique: Oui, c’est la qual­ité du rire qui est impor­tante.

Fiona: Si les gens me dis­ent que c’é­tait poé­tique mais qu’ils n’ont pas rigolé, pour moi ça n’est pas réus­si.

Bruno: Un rire pro­fond, qu’on garde dans la tête.

Êtes-vous con­tents de l’ac­cueil du film lors des avant-pre­mières ?

Fiona: Oui, on n’est jamais garan­ti d’a­vance, mais glob­ale­ment c’est bien.

Dominique: Et puis on voit un petit pro­grès, on sent qu’on affine notre style. C’est comme au théâtre, c’est tou­jours une vraie ren­con­tre avec de vrais gens. Les gens ont leur sens de l’hu­mour, nous on a le nôtre, et notre tra­vail, ça n’est pas d’aller vers un con­sen­su­al­isme mais on a quand même le but de gag­n­er ces gens-là, de partager quelque chose.

Juste­ment, out­re les avant pre­mières où vous êtes présents, vous qui avez besoin de la prox­im­ité du pub­lic, com­ment vivez-vous le fait que le film fasse son chemin sans vous, de ne plus être en con­tact avec le pub­lic ?

Fiona: Une fois qu’on ne con­trôle plus, on com­mence avec un nou­veau film.

Bruno: On accom­pa­gne beau­coup par rap­port à la moyenne des réal­isa­teurs, il y en a qui ne veu­lent pas, qui font Cannes et puis se lan­cent dans un autre film.

Dominique: Nous on a besoin d’ac­com­pa­g­n­er le film, il faut qu’on sente, qu’on voit, dans plusieurs pays dif­férents, et qu’on apprenne des erreurs.

Fiona: Pour moi ça n’est pas un plaisir d’ac­com­pa­g­n­er le film, on le fait pour avoir des ren­seigne­ments. Mais ça n’est pas un plaisir parce que c’est trop tard, on ne peut rien faire d’autre et donc on ne se sent plus créatif.

Bruno: Enfin, quand ils sont morts de rire ça fait plaisir quand même!

Fiona : Oui c’est vrai, mais ça n’est pas du tout pareil pour moi, je préfère aller à la suite. C’est un plaisir qu’on a comme quand on regarde une pho­to du passé, c’est fini pour moi.

Mais ça vous apprend pour le prochain film, l’ac­com­pa­g­ne­ment du film est une phase de tra­vail…

Fiona: Oui com­plète­ment, c’est très impor­tant.

Dominique: C’est aus­si qu’on aide les exploitants car c’est pas évi­dent. Il y a une espèce de nor­mal­i­sa­tion dans la plu­part des films, c’est le nat­u­ral­isme, la psy­cholo­gie, les dia­logues, les stars… Dès que tu sors de ça, les gens se dis­ent « ah ? c’est du ciné­ma quand même ? » Ben oui c’est du ciné­ma, mais il faut aller le dire.

Depuis L’Ice­berg vous aurez sans doute votre pub­lic, mais il faut aller en con­quérir d’autre…

Fiona: Surtout qu’on pense que nos films ont un poten­tiel pop­u­laire, même s’ils ne sont pas dans la norme.

Dans com­bi­en de salles va-t-il sor­tir ?

Bruno: 35 en pre­mière semaine.

Par rap­port à L’Ice­berg ?…

Dominique: On avait démar­ré avec 11 et on était à mon­té à 18, donc Rum­ba c’est le triple.

Comme L’Ice­berg, il a été sélec­tion­né dans de nom­breux fes­ti­vals ?

Fiona: Oui, on va en faire beau­coup. Là on revient du Fes­ti­val des Films du Monde à Mon­tréal, on va aller à Zagreb, Athènes, Bangkok, au Japon, et d’autres encore.

Mais Rum­ba n’est pas qu’un film de fes­ti­vals…

Fiona: Non, L’Ice­berg l’é­tait un peu, à part en France où il a une vraie vie en salles, mais celui ‑ci nor­male­ment il va sor­tir à l’é­tranger. Même si c’est par­fois une seule copie qui fait le tour du pays, on ne sait pas trop.

Dominique: Aux États-Unis, il y a une copie de L’Ice­berg qui va de ville en ville, c’est une “sor­tie car­a­vane”, elle tourne encore main­tenant, depuis deux ans. C’est inno­vant comme manière de dis­tribuer mais pourquoi pas ?

Ça per­met au film de moins crain­dre le nom­bre d’en­trées la pre­mière semaine…

Fiona: Oui, c’est un peu prévu comme une tournée théâ­trale, ça reste deux semaines quelques part, les gens sont au courant, s’ils veu­lent le voir il faut qu’ils ail­lent là…

Bruno: En même temps, pour Rum­ba on tra­vaille avec le cir­cuit Art et Essais, donc ce sont sou­vent des engage­ments sur deux-trois semaines, ce sont des gens qui tien­nent le film, pas comme UGC ou ceux qui bal­an­cent le film si ça ne marche pas.

C’est en France que L’Ice­berg a le mieux marché ?

Dominique: Oui, net­te­ment. La cri­tique nous a bien aidés aus­si. C’est impor­tant, quand on arrive avec une espèce de fragilité, même voulue dans notre cas. Par­fois, les gens ne savent pas si c’est fait exprès ou pas nos inven­tions, notre manière de faire. Donc c’é­tait très impor­tant que la presse française dise d’aller le voir, et qu’aus­si MK2 nous repère et nous aide.

Fiona: Oui, L’Ice­berg on l’a fait tous seuls, on a vrai­ment ramé à tous les niveaux. Là, MK2 a co-pro­duit Rum­ba, et tout était beau­coup plus facile.