La méfi­ance est de mise quand un film prend soin de sig­ni­fi­er, dès les pre­mières sec­on­des, son car­ac­tère expéri­men­tal, tel un forain qui ferait l’énon­cé com­plet de son prochain numéro et en éven­terait ain­si tout le mys­tère. L’ef­fet d’an­nonce de La vraie vie est ailleurs, pre­mier long métrage du Suisse Frédéric Chof­fat, c’est ce plan-séquence inau­gur­al (fig­ure osten­si­ble s’il en est, mais on est loin des inten­tions artis­tiques d’un Welles ou d’un De Pal­ma) qui, en embras­sant les trois per­son­nages dans un même lieu, s’at­tache à point­er comme au mar­queur les pièces de son dis­posi­tif. Lequel s’énonce rapi­de­ment dans sa total­ité, immuable comme un mode opéra­toire d’un prob­lème de sci­ences physiques. Soient trois indi­vidus par­tant en même temps de la gare de Genève dans trois trains de nuit à des des­ti­na­tions diver­gentes. Les trois voy­ages suiv­is en mon­tage alterné, cha­cun des per­son­nages fera, dans son train ou à l’ar­rivée, une ren­con­tre spé­ci­fique qui l’amèn­era à recon­sid­ér­er sa vie présente. Heure du bilan : pile à l’aube, for­cé­ment.

Mai­gre bilan, en fait. Qu’on prenne ces trois par­cours comme des expéri­ences dis­tinctes ou comme un tout por­teur de sens, on voit mal ce qui a pu motiv­er cet assem­blage, tant il n’en ressort que son car­ac­tère arti­fi­ciel et celui du pro­pos qu’il se cherche sur le désir qu’au­rait tout un cha­cun d’in­fléchir le cours de son exis­tence. Le com­par­ti­men­t­age thé­ma­tique soigneux des cas de fig­ure — à chaque voy­age son sujet — évoque aus­sitôt le mon­tage de trois courts métrages sim­i­laires en un seul (le film a d’ailleurs été tourné comme tel), cha­cun des courts s’ef­forçant d’avoir quelque chose à dire. Prob­lème : ce quelque chose tend trop sou­vent à aller au plus vite pour s’ex­primer, quitte à user du cliché. Un jeune papa sera ten­té par la vie de bohème ? Le film lui fait ren­con­tr­er une jolie brune d’Eu­rope cen­trale cos­tumée en gitane qu’on croirait sor­tie d’un logo de paquet de cig­a­rettes. Sur un autre tra­jet, la ren­con­tre entre une sci­en­tifique à cran et un bel incon­nu (le volet le moins raté) touche assez juste dans sa descrip­tion de la valse-hési­ta­tion étouf­fante entre les deux pos­si­bles amants, mais perd de sa sub­til­ité dès que les crises intérieures doivent se résoudre. Enfin, la con­fronta­tion entre une voyageuse suisse par­tant en vacances en Ital­ie et un con­trôleur ital­ien inviv­able (et peu crédi­ble dans ses abus) fan­tas­mant sur la qual­ité de vie des Suiss­es donne lieu à une longue phase de comédie de cohab­i­ta­tion balourde pour se con­clure par une séance d’ex­pli­ca­tion con­v­enue sur le rap­port à ses racines et à l’é­tranger.

Frédéric Chof­fat n’est peut-être pas dénué d’une cer­taine sen­si­bil­ité à l’in­time (comme le laisse sup­pos­er sa caméra qui se prend à guet­ter les mou­ve­ments des mains de ses per­son­nages en proie au doute). Mais l’ap­pli­ca­tion froide et sans vraies idées de son pro­gramme vaine­ment sophis­tiqué, pour met­tre en scène des sit­u­a­tions réduites au plus grossier dénom­i­na­teur com­mun, dis­crédite sérieuse­ment ses vel­léités de dis­cours sur le réel.