Qui con­naît Antho­ny Asquith? Presque plus per­son­ne, et pour­tant l’édi­teur Car­lot­ta, dont le tra­vail qua­si archéologique n’est plus à prou­ver, a bravé l’incog­ni­to de ce réal­isa­teur bri­tan­nique aux 42 films (s’é­ta­lant du muet aux années 1960) pour nous présen­ter ses deux œuvres les plus impor­tantes: Pyg­malion, adap­ta­tion de la célèbre pièce de George Bernard Shaw (1938), et The Brown­ing Ver­sion, adap­ta­tion de la pièce de Ter­ence Rat­ti­gan (1951). Si le chef d’œu­vre n’est pas au ren­dez-vous, ces deux per­les ravi­ront pour­tant le cinéphile curieux.

Pyg­malion souf­fre d’une com­para­i­son inévitable avec son ines­timable remake par George Cukor, My Fair Lady (1962), ce qui aurait dû suf­fire à décourager les mal­heureux qui s’en­ga­gent aujour­d’hui à en faire une nou­velle adap­ta­tion déjà vouée à l’échec, avec Keira Knight­ley dans le rôle d’Eliza Doolit­tle, incar­née pour l’é­ter­nité par la ravis­sante fri­mousse d’Au­drey Hep­burn. Pre­mière con­stata­tion: si Leslie Howard, passé à postérité grâce à son rôle d’Ash­ley Wilkes dans Autant en emporte le vent (et qui coréalise d’ailleurs le film avec Asquith), incar­ne à la per­fec­tion le gen­tle­man céli­bataire Hen­ry Hig­gins, la débu­tante Wendy Hiller manque d’à peu près tout (beauté comme espiè­g­lerie) pour faire le poids face à l’élé­gante Audrey. Mais foin d’anachro­nisme: après tout, la comédie musi­cale de Cukor, dont le bud­get de pro­duc­tion devait être large­ment supérieur à celui de Pyg­malion, ne joue pas sur le même reg­istre.

Or, il est intéres­sant de not­er que, si l’on exclut les numéros musi­caux, My Fair Lady reprend presque plan par plan le déroule­ment de Pyg­malion: évidem­ment, les dia­logues, ceux de George Bernard Shaw, sont les mêmes, mais l’a­gence­ment des décors, comme les cos­tumes portés par les per­son­nages, sont eux aus­si rigoureuse­ment iden­tiques. Il faut croire que Cukor por­tait assez de respect à Antho­ny Asquith pour se servir de son film comme mod­èle: avec rai­son, car le réal­isa­teur bri­tan­nique, qui s’é­tait spé­cial­isé dans les adap­ta­tions de pièces de théâtre, rend un bel hom­mage à l’hu­mour grinçant de Shaw et à ses ter­ri­bles sail­lies sur la société bri­tan­nique guindée de cette fin de XIXe siè­cle. Mal­gré quelques longueurs, dues autant à cer­taines séquences inutiles (comme les cauchemars d’Eliza mon­trant en accéléré ses leçons avec Hig­gins) qu’au jeu assez insup­port­able de Wendy Hiller, Pyg­malion parvient à garder un rythme assez enlevé, qui ne devrait pas rebuter les incon­di­tion­nels de My Fair Lady, même s’il les ravi­ra moins.

The Brown­ing Ver­sion est de loin le film le plus intéres­sant de ce cof­fret. D’abord par la présence de Michael Red­grave, pas­sion­nant acteur bri­tan­nique, injuste­ment oublié alors qu’il joua entre autres pour Welles et Lang; mais aus­si par son atmo­sphère mélan­col­ique, ren­due de manière tou­jours déli­cate et pour autant, véri­ta­ble­ment poignante. Andrew Crock­er-Har­ris est pro­fesseur de let­tres clas­siques dans un lycée anglais; méprisé de tous pour ses méth­odes autori­taires et sans com­pas­sion, il doit démis­sion­ner suite à une mal­adie car­diaque. Sa femme le trompe, et ses élèves le surnom­ment «le croulant» ou «Himm­ler». Alors qu’Asquith le présente d’abord comme un per­son­nage extrême­ment négatif, il révèle petit à petit ses fêlures, lui con­sacrant plus de place à l’écran, mon­trant l’ig­no­minie de son entourage, ce qui per­met de met­tre en valeur sa sen­si­bil­ité cachée.

Ter­ence Rat­ti­gan, l’au­teur de la pièce, était homo­sex­uel dans une société bri­tan­nique où l’on risquait encore la prison si on l’avouait. Dans une réplique, où Crock­er-Har­ris explique à un de ses col­lègues qu’il n’avait pas la même con­cep­tion de l’amour que sa femme, et qu’il n’a donc pas pu lui don­ner ce qu’elle demandait en échange, l’am­biguïté du per­son­nage est mise à jour. Crock­er-Har­ris est un exclu, et l’a si bien inté­gré qu’il ne se sent plus capa­ble de faire des efforts. Le drame réside dans sa prise de con­science, celle d’un homme qui doit s’avouer chaque jour qu’il a raté sa vie, et qu’il ne peut plus rien y faire. Deux scènes mag­nifiques ponctuent ce por­trait sen­si­ble: Crock­er-Har­ris ne pou­vant retenir ses larmes devant le cadeau d’adieu offert par l’un de ses élèves; puis le dis­cours final, con­fes­sion des péchés avant un dernier sacre­ment, qui avait été spé­ciale­ment écrit pour le film par Rat­ti­gan.

Asquith n’é­tait peut-être pas le plus bril­lant cinéaste de sa généra­tion, ce qui explique peut-être l’ab­sence (rare) de bonus sur les deux DVD édités par Car­lot­ta, mais en con­nais­seur de la lit­téra­ture anglaise qu’il était, il sut ren­dre intel­ligem­ment hom­mage à de grands auteurs en immor­tal­isant leur œuvre sur cel­lu­loïd, afin d’en faire prof­iter les cinéphiles. Ce n’est déjà pas si mal.