Sans se lass­er et en prof­i­tant à plein du temps qui lui est encore impar­ti, Manoel de Oliveira n’en finit pas de s’activer : le cinéaste et son inspi­ra­tion sem­blent inébran­lables. À l’aube de son cen­te­naire bien tassé, il nous pro­pose une courte médi­ta­tion sur la ques­tion de l’identité, qu’elle soit nationale ou indi­vidu­elle. Tra­vail­lant la mémoire, Oliveira esquisse sans didac­tisme une réflex­ion péné­trante sur l’empreinte de la mar­que, de la trace que cha­cun imprime sur le cours de l’histoire, petite (le com­mun des mor­tels) ou grande (Colomb bien sûr, mais aus­si − c’est nous qui l’affirmons − Oliveira).

L’hypothèse est sim­ple : Christophe Colomb serait en fait por­tu­gais. Plusieurs études his­toriques l’affirment, Oliveira les a lues et c’est celle d’un cer­tain Manuel Luciano qu’il a choisi d’illustrer. Luciano a entre­pris, dès les années 1940 et avec sa femme Sil­via Jorge, une étude exhaus­tive de la vie de Colomb, aboutis­sant à l’intime con­vic­tion que le lieu natal du nav­i­ga­teur n’était pas Gênes mais plutôt Cuba, petite ville du dis­trict de Beja au Por­tu­gal. Une thèse très con­tro­ver­sée, sus­ci­tant l’incrédulité sci­en­tifique qua­si-générale, qui n’intéresse finale­ment que peu le cinéaste. Ce dernier préfère se con­cen­tr­er sur la quête du cou­ple de chercheurs, Oliveira est plus intéressé par les digres­sions et ses ater­moiements que par la visée théorique et his­torique. C’est en fait l’histoire d’un cou­ple qui vieil­lit. Sim­ple­ment.

Loin d’être un traité his­tori­co-nation­al­iste, Christophe Colomb, l’énigme est un film sur deux indi­vidus que la vie n’a pas séparé, deux indi­vidus qui pour­suiv­ent un unique but depuis plus de quar­ante ans avec le même entrain et la même envie de savoir : une fraîcheur sans âge les ani­me avec force et sincérité. Le rôle de Luciano échoit à Oliveira lui-même, celui de Sil­via à sa femme, Maria Isabel de Oliveira. Le par­al­lèle est sai­sis­sant, le rac­cour­ci évi­dent. Oliveira qui con­sid­ère son méti­er de cinéaste comme le plus effi­cace rem­part à la mort sem­ble fasciné par cette his­toire de dévoue­ment entier à une cause. Son film par­le de la foi et de l’humilité, du souf­fle de la croy­ance qui emporte tout, qui vainc les plus féro­ces bar­rages. À tra­vers la croisade sci­en­tifique de Luciano, Oliveira par­le de lui, de son sac­er­doce : le ciné­ma comme recherche exis­ten­tielle, à l’instar de ceux trit­u­rant l’histoire pour mieux se con­stru­ire.

Luciano et Jorge nav­iguent entre deux con­ti­nents, l’Amérique et l’Europe. Entre deux pays, les États-Unis et le Por­tu­gal, berceaux d’un mythe fon­da­teur qu’ils pour­suiv­ent inlass­able­ment. À la recherche de traces et d’empreintes, d’une mémoire à raviv­er. Peu importe que celle-ci soit trafiquée ou fan­tas­mée, la quête est celle d’une his­toire à recon­stituer. Entre un musée de New York con­sacré à la décou­verte de l’Amérique et une mai­son por­tu­gaise passée au for­mol et cen­sée avoir abrité le nav­i­ga­teur, les deux aven­turi­ers du rêve col­lectent les infor­ma­tions et les don­nées. Le bal­ance­ment entre méthodolo­gie sci­en­tifique et mys­ti­cisme exubérant est lancé. L’image oscil­lant entre trans­parence con­fon­dante lors d’une vis­ite de musée et franche con­fronta­tion avec la peau vieil­lie et noueuse des pro­tag­o­nistes par­ticipent à cette dichotomie rêveuse et nat­u­ral­iste.

Les deux amants fab­riquent leur des­tinée en s’accrochant au sol de leurs ancêtres : un ancrage ter­restre mêlé à une fan­tas­magorie qua­si-mys­tique. Voilà Oliveira en train de dis­sert­er, ni vu ni con­nu, sur son médi­um et sa façon de l’appréhender : le ciné­ma comme réal­isme déclencheur du rêve. Réal­isme par le tra­vail biographique respectueux et digne, par le chem­ine­ment logique de leurs péré­gri­na­tions à tra­vers le monde. Le rêve par les plans alan­guis de l’océan, se renou­ve­lant par vagues, par strates suc­ces­sives : la mémoire est un jeu de dupes, cha­cun y entre­pose con­séc­u­tive­ment ses aspi­ra­tions, con­scientes ou non. À par­tir d’un matéri­au objec­tif – les preuves, les empreintes – il est pos­si­ble de divaguer, de s’échapper au loin, à l’horizon : « Mon ciné­ma se veut réal­iste mais il va au fond des sen­ti­ments humains et devient donc com­plexe, voire irréal­iste. La sim­plic­ité emmène loin la pen­sée. […] Mon souci est de ne pas pou­voir expli­quer au spec­ta­teur le sens des choses. »

Oliveira exprime en ces quelques mots, lancés à l’occasion de la pro­mo­tion du film, tout un pan du film : par­tir du vrai, du tan­gi­ble pour ten­dre vers l’au-delà. Un lieu que le spec­ta­teur doit lui-même dénich­er, sans surlig­nage infan­til­isant. Ce qui sem­ble sim­ple aux pre­miers abor­ds se révèle com­plexe, pro­fond. Tout l’art d’O­liveira est là inscrit en creux, dans le non-dit. Une finesse qui n’aura sans doute pas la dis­tri­b­u­tion qu’elle mérit­erait (mal­gré les efforts louables de la petite société Épi­cen­tre Films), c’est pourquoi ce film est de ceux qu’il est impor­tant de défendre. Ne dou­tons cepen­dant pas que la petite voix d’O­liveira pour­ra tout de même se faire enten­dre auprès d’oreilles atten­tives, lassées du tumulte insignifi­ant.