En France, le ciné­ma de genre fan­tas­tique fait grise mine. Pour un Ils red­outable­ment réal­iste et ter­ri­fi­ant, com­bi­en de À l’in­térieur, Promenons-nous dans les bois et autres Saint-Ange ? Le gore s’ac­com­mode mal à la sauce française et les films de fan­tômes se comptent sur les doigts d’une main. Le pre­mier long métrage d’Éric Foresti­er, auteur de plusieurs courts remar­qués dans divers fes­ti­vals inter­na­tionaux, décale légère­ment la barre tout en la plaçant encore plus haut. La Troisième Par­tie du monde ne s’in­téresse guère aux décap­i­ta­tions et autres tronçon­nages mais évoque la vague fan­tas­tique japon­aise, par­ti­c­ulière­ment l’at­mo­sphère ouatée et anx­iogène des films de Kiyoshi Kuro­sawa (Kairo, Séance, Loft), toutes pro­por­tions gardées. La thé­ma­tique abor­dée y est dif­férente, mais Éric Foresti­er parvient à créer une sorte de film hybride qui, mal­gré des défauts évi­dents, ne laisse pas d’in­triguer.

Au com­mence­ment il y a, évidem­ment, un homme et une femme : Emma (Clé­mence Poésy) et François (Gas­pard Ulliel) se ren­con­trent dans un aéro­port. Ils dis­cu­tent de trou noir et d’en­tropie et c’est le coup de foudre instan­ta­né. Bous­cu­lant son cal­en­dri­er, le jeune ingénieur invite la jeune femme à pass­er quelques jours dans la mai­son de cam­pagne famil­iale. Le cou­ple y coule quelques heures tran­quilles quand soudain, François dis­paraît sans expli­ca­tion, sans laiss­er de traces. Emma est décou­verte dans la mai­son le lende­main par Michel, le frère de François, et son épouse. De retour à Paris, Emma et Michel déci­dent de par­tir à la recherche d’indices qui pour­raient les men­er au dis­paru mais d’autres événe­ments étranges se man­i­fes­tent. Dif­fi­cile d’en dire plus sans gâch­er un sus­pense qui repose moins sur les codes habituels (on com­prend très rapi­de­ment ce qui est arrivé à François) que sur le glisse­ment pro­gres­sif de sit­u­a­tions famil­ières vers une étrangeté qui con­duit irrémé­di­a­ble­ment au malaise. Pour mieux nous embrouiller, Éric Foresti­er s’ap­puie sur un mon­tage éclaté en nom­breux allers et retours entre passé et présent, astuce légitime pour un film de ce genre qui vire hélas un peu trop au sys­té­ma­tisme : à la longue, ces flash-backs ne nous appren­nent plus grand chose que l’on ne sache déjà. L’in­térêt est ailleurs, la dis­pari­tion de François étant une sorte de McGuf­fin pour amen­er le spec­ta­teur vers le véri­ta­ble sujet de son film : l’his­toire d’une jeune femme qui n’a pas encore trou­vé sa place dans le monde.

Le choix de Clé­mence Poésy pour incar­n­er Emma est judi­cieux : la comé­di­enne est à la fois très famil­ière et totale­ment décon­nec­tée, et incar­ne à la per­fec­tion un per­son­nage dont on se demande sans cesse s’il est émou­vant ou agaçant. Sa ren­con­tre avec le frère de François entraîne La Troisième Par­tie du monde vers un faux jeu de pistes qui mul­ti­plie les indices en prenant son temps, quitte à ris­quer de per­dre les spec­ta­teurs sur le chemin en choi­sis­sant délibéré­ment la lenteur et la con­tem­pla­tion aux rebondisse­ments atten­dus. Emma tra­vaille dans une agence immo­bil­ière : en faisant vis­iter un apparte­ment à un cou­ple japon­ais, elle bute sur une porte qu’elle ne parvient pas à ouvrir mais que la mys­térieuse épouse du cou­ple déver­rouillera sans efforts, sans qu’Em­ma ne parvi­enne à savoir ce qui se cache der­rière… Autre McGuf­fin qui amèn­era surtout la jeune femme à se révéler à elle-même et à résoudre le mal qui la ronge (est-elle la cause de la dis­pari­tion de François ? Est-il pos­si­ble que le jeune homme ait été aspiré dans un trou noir ?), la fameuse porte est un sym­bole un peu trop lourd pour être hon­nête et, à l’im­age du film, con­stitue une promesse alléchante qui, faute d’être cor­recte­ment exploitée, laisse sur sa faim.

Finale­ment, l’in­trigue la plus con­ven­tion­nelle (une his­toire d’amour naît entre Emma et Michel) cap­tive plus que son pen­dant fan­tas­tique (Michel va faire les frais des “pou­voirs” d’Em­ma), beau­coup trop frontal et laborieux pour con­va­in­cre. Foresti­er se prend régulière­ment les pieds dans le piège de son ambi­tion et échoue à offrir à ses per­son­nages et son scé­nario une réso­lu­tion à la hau­teur des attentes sus­citées. Mais au moins a‑t-il le mérite de ten­ter quelque chose de totale­ment inédit dans le ciné­ma français : une œuvre nour­rie de nom­breuses influ­ences qui essaie d’ex­is­ter par elle-même, en assumant son pat­ri­moine géné­tique (le drame français) et ses amours inter­na­tionales (le film fan­tas­tique japon­ais). C’est suff­isant pour guet­ter la suite de sa fil­mo­gra­phie avec curiosité.