Le ciné­ma maniéré de la vio­lence des fave­las de Rio com­mence à être un busi­ness plutôt lucratif à l’exportation, prisé des fes­ti­vals inter­na­tionaux — tou­jours en demande fébrile du spec­ta­cle de la mis­ère du Tiers Monde[1] — et des chas­seurs de têtes des stu­dios hol­ly­woo­d­i­ens — eux en quête de nou­veaux réal­isa­teurs à employ­er en cau­tion de respectabil­ité et de con­science du monde. Mais ce courant nais­sant du ciné­ma brésilien, trib­u­taire de chartes nar­ra­tives annex­es des stan­dards du diver­tisse­ment de masse, se mon­tre plus intéressé par l’effet choc et le con­stat con­venu et com­plaisant que par une inter­ro­ga­tion sincère du réel, quand celle-ci ne dévoile pas car­ré­ment une totale hypocrisie. Le Cin­e­ma Novo orphe­lin de Glauber Rocha, avec ses por­traits implaca­bles des défa­vorisés du Brésil, a bon dos, et ce n’est pas ce Tropa de Elite qui vien­dra chang­er la donne.

Mal­gré des orig­ines doc­u­men­taires affichées (dont le réal­isa­teur garde l’utilisation de la caméra portée, déjà insti­tu­tion­nal­isée avant lui dans la fic­tion mus­clée, notam­ment à Hol­ly­wood) et le choix de s’intéresser aux forces de l’ordre con­fron­tées à la crim­i­nal­ité des fave­las (notam­ment la police mil­i­taire brésili­enne ou BOPE, “troupe d’élite” du titre), José Padil­ha ne coupe pas vrai­ment le cor­don avec des prédécesseurs adeptes du découpage fréné­tique et des points de vue de gang­sters hauts en couleur. Soit Fer­nan­do Meirelles et sa sures­timée Cité de Dieu, film-phare aveuglant de clin­quant décliné en série télé avec La Cité des hommes, elle-même rev­enue sur grand écran via le film homonyme de Paulo Morel­li. On en retrou­ve même ici des bouts de générique (le scé­nar­iste Bráulio Man­to­vani, le mon­teur Daniel Rezende, quelques acteurs), et c’est assez logique­ment que quelques ficelles nar­ra­tives famil­ières refont sur­face : notam­ment cet enchevêtrement ten­dant au chaos des par­cours de per­son­nages, néan­moins bal­isé par une voix-off au pro­pos plus illus­tratif que réelle­ment infor­matif, com­men­taire sen­ten­cieux prompt à l’ironie facile et appelant à la con­nivence.

La morale des troupes

C’est ain­si que le bât qui va bless­er démange très tôt. En fait d’une recon­sti­tu­tion du réel, on vend au pub­lic une réduc­tion des faits à une racoleuse com­pi­la­tion d’anec­dotes per­cu­tantes, surlignées par un com­men­taire affec­tant un ton détaché et cri­tique, mais rel­e­vant même sous cette forme d’un procédé trop fam­i­li­er (Les Affran­chis ont fasciné d’autres émules avant ce film-ci), et ne faisant qu’ap­puy­er le pro­pos bateau qu’on avait cerné immé­di­ate­ment : la police de Rio, ce n’est pas vrai­ment les Incor­rupt­ibles, les mains sales même quand elle com­bat le crime. D’autres for­mules invo­quées en ren­fort pour étay­er le réc­it achèvent de faire dériv­er le film vers la drama­ti­sa­tion bal­isée de clichés emprun­tés à l’Amérique du Nord, notam­ment des arché­types de per­son­nages aus­si éculés que l’of­fici­er-de-police-proche-de-la-retraite qui se con­sacre à con­trecœur à sa dernière mis­sion, le tan­dem-de-flics-que-tout-oppose (le noir instru­it et posé qui veut sor­tir de la mis­ère qui l’a vu naître, flan­qué du parte­naire blanc fruste et risque-tout)… Le côté “basé sur des faits réels” de l’in­trigue (en 1997, l’ef­fer­ves­cence des forces de l’or­dre à l’an­nonce d’une vis­ite prochaine du pape Jean-Paul II dans les fave­las), éti­quette gal­vaudée depuis longtemps par Hol­ly­wood, devient ici une cir­con­stance aggra­vante.

Comme trop sou­vent chez les faiseurs d’ac­tion à la Paul Green­grass qui jouent au réal­isme en faisant bran­ler leur caméra sur l’é­paule, ce procédé ne dénote chez Padil­ha qu’une absence de regard franc sur la réal­ité qu’il repro­duit grossière­ment comme sur les sché­mas nar­rat­ifs qu’il manip­ule. De sorte qu’on est à peine sur­pris de voir le dis­cours du film dériv­er vers des eaux dou­teuses, même si on peut se deman­der quelles sont la part de cal­cul sournois et celle de pure incon­séquence dans ce glisse­ment. C’est qu’après l’é­parpille­ment com­plaisant de la pre­mière par­tie dans les méan­dres de la cor­rup­tion de la police civile, la suite file net­te­ment plus droit, et pas dans le meilleur sens du terme, resser­rée autour du BOPE et de son plutôt sym­pa­thique cap­i­taine sur le départ — mar­ié et bien­tôt papa, après tout. L’ef­fet de césure sur le réc­it — genre “avant, après” — et l’ab­sence de franc par­ti pris de la mise en scène amè­nent cette dernière par­tie à une apolo­gie sèche d’une super-police qui purge ses rangs des flics ripoux, en impose aux mal­frats lorsqu’elle investit les fave­las mitrail­lette au poing en for­ma­tion com­man­do, et admon­este même les petits bour­geois fumeurs de joints qui aggravent la mis­ère du pays, ben voyons. Toute l’am­biguïté de spec­ta­cle entretenue sur le main­tien de l’or­dre à Rio depuis la scène d’ou­ver­ture (où — choc — un flic en vise un autre avec un fusil à lunette) se voit alors vidée de sa rai­son d’être, le pro­pos rabâché (“quand la police se salit les mains”) changeant insi­dieuse­ment de for­mu­la­tion (“la police doit se salir les mains”, ouvrant la voie à la jus­ti­fi­ca­tion de la répres­sion la plus bru­tale), les enjeux réduits à un sim­ple prob­lème domes­tique (notre cap­i­taine pour­ra-t-il ren­tr­er chez lui ?). Le dernier plan, avec son con­tre-jour esthéti­sant sur un ultime sus­pense aus­si racoleur que vain, enfonce le clou d’une entre­prise où la recherche sans recul du sen­sa­tion­nel a fini par se pass­er des excus­es dénon­ci­atri­ces pour se vautr­er dans un dis­cours nauséabond.

Notes

Notes
↑1 Comme le rap­pelle com­plaisam­ment la pro­mo­tion, Tropa de Elite est l’heureux gag­nant de l’Ours d’or du fes­ti­val de Berlin 2008, un des plus friands de ce type de ciné­ma, dont le jury était présidé par le vieux briscard du thriller poli­tique Cos­ta-Gavras.