Un jeune cou­ple d’origine haï­ti­enne instal­lé dans une plan­ta­tion de canne à sucre en République Domini­caine aspire, comme tout être humain, à une vie meilleure. Autant les cir­con­stances que l’espoir les amè­nent à retourn­er dans leur pays d’origine, où règne pour­tant le plus com­plet chaos. Haïti chérie ne parvient pas tout à fait à échap­per à un cer­tain didac­tisme, mais le film est plus une colère qu’un acte mil­i­tant. Il se révèle surtout une plongée sai­sis­sante et poignante au plus près du dilemme des exilés qui, envers et con­tre tout, espèrent.

Au plus fort de sa sit­u­a­tion trag­ique, Haïti a eu droit à son espace médi­a­tique en 2004, lors du départ ubuesque du prési­dent Jean-Bertrand Aris­tide. Une force inter­na­tionale sous l’égide de l’ONU s’y trou­ve depuis, la démoc­ra­tie a repris tant bien que mal son cours, mais la réal­ité est tou­jours celle d’un des pays les plus pau­vres au monde. Haïti a refait, un peu, par­ler de lui en avril dernier, sec­oué, comme tant d’autres pays, par des « émeutes de la faim », provo­quant la démis­sion du Pre­mier Min­istre Jacques-Édouard Alex­is. Cet État partage l’île d’Hispaniola avec, à l’est, la République Domini­caine. Une vie économique struc­turée et la rel­a­tive sta­bil­ité poli­tique font de cette dernière un point de chute attrac­t­if pour les mis­éreux voisins haï­tiens. Jean-Bap­tiste et Mag­daleine sont de ceux-là, ils vivent dans une batey (une plan­ta­tion de cannes à sucre).

La scène d’ouverture ne laisse pas plan­er grand mys­tère sur leur con­di­tion. Dans un cer­cueil impro­visé gît le corps d’un bébé. L’heure est plus à la grav­ité qu’à un dés­espoir hys­térique, comme si le mal­heur, la douleur et la mort étaient une don­née ordi­naire, à force de souf­france. Comme une boucle, le film se ter­min­era par une autre mort, là encore vécue dans une sorte de mélan­col­ie résignée, comme un ordre des choses. Alors que le cou­ple part accom­plir l’inhumation de leur enfant, un garde-chiourme vient les rap­pel­er à l’impératif économique : en ces temps de coupe, la plan­ta­tion a besoin de tous les tra­vailleurs. Un peu plus tard, le tra­vail est accom­pa­g­né de chants, peut-être ceux des esclaves, comme un effroy­able écho venu du XVI­I­Ie siè­cle.

Au sein du cou­ple, alors que Jean-Bap­tiste incar­ne une cer­taine fatal­ité, Mag­daleine se per­suade que l’on ne naît pas pour être coupeur, qu’une autre vie existe, ailleurs. Son idée fixe devient le retour en Haïti, leur terre d’origine. Un sen­ti­ment que partage un jeune garçon, Pierre, ado­les­cent sans attache famil­iale, sub­jugué par la beauté de la jeune femme. Dans ces cir­con­stances sub-humaines, Clau­dio Del Pun­ta place la sex­u­al­ité comme une sorte de régu­la­teur des rela­tions. Elle per­met d’atténuer les ten­sions au sein du cou­ple après une vio­lente dis­pute. Un acte de générosité aus­si, lorsque la jeune femme mas­turbe Pierre envahi de désir. Mais aus­si et surtout, elle est soumise aux rela­tions de pou­voir au sein de la plan­ta­tion. Chosi­fiés, les damnés de la patey sont ain­si des objets sub­al­ternes dont les gardes pensent pou­voir dis­pos­er. En empêchant et en réglant son sort au coupable de la ten­ta­tive de viol de Mag­daleine, Pierre et Jean-Bap­tiste pré­cip­i­tent le départ, avec l’aide d’Ernesto, médecin human­iste au sein de la plan­ta­tion. Direc­tion Haïti.

Haïti chérie est une fic­tion qui sem­ble se dérouler au cœur du réel, qui sem­ble entr­er dans le champ bien sou­vent, ou l’ef­fleur­er. À quelques excep­tions près, les acteurs sont d’ailleurs non pro­fes­sion­nels, et cer­tains rejouent vraisem­blable­ment des sit­u­a­tions vécues. Cette démarche pro­cure sou­vent l’impression d’un alliage entre un réal­isme étrange et une poésie bru­tale, qui n’est pas sans faire songer à celle de Nico­las Klotz dans La Blessure (2005), autre his­toire de vies de douleur d’ex­ilés. Les cli­vages et les hiérar­chies ver­ti­cales sont au cen­tre du film. Le plus évi­dent est le gouf­fre entre dom­i­nants et dom­inés. Plus com­plexe qu’il n’y paraît d’ailleurs, car si les ouvri­ers sont soumis à la férule des gar­di­ens, ces derniers eux-mêmes subis­sent un joug, jamais vis­i­ble, mais il n’est pas dif­fi­cile de devin­er qu’ils répon­dent à l’autorité d’une firme cupi­de. Ce cli­vage est aus­si racial : noirs (et immi­grés haï­tiens) exploités et cer­bères métis. Le « blanc » est très peu vis­i­ble, sinon pour être por­teur d’un human­isme : Ernesto le médecin et un éveilleur de con­science syn­di­cal prié manu mil­i­tari d’aller prêch­er la bonne parole ailleurs. Plus impor­tants en fait s’avèrent les blancs invis­i­bles, don­neurs d’ordres légiti­mant une sit­u­a­tion bafouant la plus élé­men­taire dig­nité humaine. Cli­vage enfin dans l’usage des lieux, lorsque Jean-Bap­tiste, au cours du périple, croisent deux Occi­den­taux en goguette, affublés de deux com­pagnes. La ques­tion du tourisme sex­uel rejoint ain­si l’idée déjà énon­cée d’une sex­u­al­ité soumise à des rela­tions de pou­voir, sym­bol­ique et économique.

Le par­cours vers Haïti de Mag­daleine, Jean-Bap­tiste et Pierre, aidés du médecin, con­stitue le corps du film. Celui-ci est un pénible chem­ine­ment désil­lu­sion­né et plein de doutes. Le cinéaste parvient à inscrire habile­ment son réc­it dans un rythme qui pié­tine et patine. Dans cet entre-deux, les êtres sem­blent errer dans un non-monde et une non-exis­tence, à la fois en pointil­lé et en sus­pen­sion. Ceci avant de plonger le cou­ple, Pierre renonce finale­ment, dans une sorte d’asile à ciel ouvert dévasté par la vio­lence : Haïti. Vu d’Europe (le cinéaste est ital­ien), Haïti chérie est aus­si un élé­men­taire et néces­saire rap­pel que der­rière les chiffres, par exem­ple d’une pré­fec­ture ou d’un min­istère à l’intitulé révoltant, se jouent des vies et des mil­liers de des­tins indi­vidu­els trag­iques. L’exil n’est pas un choix, sinon par défaut, mais il s’agit avant tout d’un dilemme.