En 2003, Shari Springer Berman et Robert Pul­ci­ni embal­laient la cri­tique améri­caine avec Amer­i­can Splen­dor, biopic loufoque et bien sen­ti du dessi­na­teur de comics Har­vey Pekar, incar­né par un Paul Gia­mat­ti éton­nant (on le retrou­ve ici dans un petit rôle). Les retrou­ver aux com­man­des d’une bluette sen­ti­men­tale qui sert surtout de véhicule à Scar­lett Johans­son fait un peu de peine : les deux cinéastes n’avaient-ils pas mieux à se met­tre sous la dent que cette pro­duc­tion qui sem­ble voguer oppor­tuné­ment sur le suc­cès des chick flicks (films de nanas) ten­dance Le Dia­ble s’ha­bille en Pra­da ? Ne soyons pas trop mau­vais­es langues. Certes, le con­trat qui a con­va­in­cu les deux réal­isa­teurs à s’en­gager sur un pro­jet de ce type devait être fort alléchant. Mais force est de recon­naître que l’on retrou­ve pour par­tie un peu de la verve satirique qui fai­sait la réus­site de Amer­i­can Splen­dor.

Adap­té d’un livre (en par­tie auto­bi­ographique) à suc­cès, Le Jour­nal d’une baby-sit­ter con­te les mésaven­tures d’An­nie Brad­dock (Scar­lett Johans­son, qu’on est en droit de préfér­er chez Woody Allen), jeune femme bril­lante qui, en atten­dant de trou­ver l’emploi de ses rêves, accepte de devenir la nounou du petit garçon d’un cou­ple très hup­pé de Man­hat­tan. A pri­ori idyllique, l’aven­ture va se trans­former en cauchemar. Le prin­ci­pal intérêt du film, c’est l’é­tude soci­ologique d’un milieu totale­ment décon­nec­té des réal­ités : l’Up­per East Side, ses apparte­ments lux­ueux peu­plés de cou­ples où Mon­sieur passe son temps à gér­er ses affaires et où Madame organ­ise son agen­da autour de brunchs, virées shop­ping et autres œuvres de bien­fai­sance pour faire bonne impres­sion dans la haute société. Les cinéastes ont d’ailleurs la bonne idée d’or­gan­is­er tout le film autour d’une sym­pa­thique pirou­ette scé­nar­is­tique : racon­tée en voix-off, l’ex­péri­ence de l’héroïne est présen­tée comme une étude anthro­pologique sur cette peu­plade aux règles et cou­tumes aus­si mys­térieuses qu’une tribu ama­zoni­enne. Ce par­ti-pris per­met aux réal­isa­teurs d’os­er quelques scènes totale­ment fan­tai­sistes, aus­si bur­lesques que rafraîchissantes, qui per­me­t­tent au film de décoller et de se démar­quer du tout-venant de ce genre de pro­duc­tion “grand pub­lic”.

Si les tribu­la­tions de l’héroïne n’of­frent rien de réelle­ment pal­pi­tant – on reste dans le sché­ma ultra-clas­sique de la comédie d’ap­pren­tis­sage type Work­ing Girl ou Baby Boom, que l’on peut voir aujour­d’hui comme d’é­ton­nants doc­u­ments qui en dis­ent long sur la pro­pa­gande rea­gani­enne à Hol­ly­wood dans les années 1980 – on s’in­téresse surtout à la red­outable Mrs X, la mère du petit garçon dont Annie a la charge, sorte de Cruel­la mod­erne incar­née par la par­faite Lau­ra Lin­ney. Loin de la car­i­ca­ture red­outée, la comé­di­enne fait de son per­son­nage une femme éton­nam­ment attachante, voire boulever­sante, dont l’in­con­séquence et la cru­auté sont le fruit d’un envi­ron­nement red­outable, qui attend d’une per­son­ne de son rang qu’elle se com­porte avec toute la con­de­scen­dance dont elle fait preuve avec maes­tria. On imag­ine aisé­ment les pro­duc­teurs se frot­ter les mains en s’imag­i­nant tenir un per­son­nage de la trempe de celui incar­né par Meryl Streep dans Le Dia­ble s’ha­bille en Pra­da, mais Lau­ra Lin­ney a le bon goût de ne pas chercher à imiter la star. Elle com­pose un mon­stre plus humain, et donc presque plus effrayant – et touchant. La fin du film choisit oppor­tuné­ment le hap­py-end (pour tous les per­son­nages) au détri­ment de toute vérac­ité scé­nar­is­tique, mais pas­sons : pour le plaisir de voir une comé­di­enne vam­piris­er un film dont elle n’est pas la vedette, lais­sant à la pau­vre Scar­lett quelques petites miettes assez indi­gestes, Le Jour­nal d’une baby-sit­ter vaut le coup d’œil.