Du Dic­ta­teur à To Be or Not to Be en pas­sant par La vie est belle, les films qui ont voulu s’emparer de la fig­ure d’Hitler ou du nazisme sous un angle tra­gi-comique ne man­quent pas. Mon Führer, la vraie véri­ta­ble his­toire d’Adolf Hitler (son titre com­plet), s’inscrit dans cette lignée, mais seule­ment dans la démarche. Le résul­tat, s’il sait faire preuve d’une cer­taine effi­cac­ité dans l’absurde, affiche trop de légèreté pour ne pas provo­quer le malaise.

Dif­fi­cile de par­ler d’Hitler et du nazisme sous un angle comique. Ceux qui y sont par­venus (Chap­lin pour Le Dic­ta­teur en 1940, Benig­ni de manière plus con­testable mais intéres­sante pour La vie est belle en 1998), ont su faire preuve d’un véri­ta­ble tal­ent de met­teur en scène, capa­ble de manier tous les reg­istres tout en ne per­dant pas de vue le poids de ce pan de l’Histoire. Mais l’épreuve s’avère telle­ment moins con­va­in­cante chez Dani Levy qu’on en ressort avec le sen­ti­ment de n’avoir vu qu’une sim­ple comédie. Ce qui est un peu gênant quand on s’attaque à une fig­ure aus­si peu con­sen­suelle que celle d’Hitler.

Fin décem­bre 1944, Hitler est au fond du trou, totale­ment déprimé par la défaite qui se pro­file. Pour ten­ter de le gal­vanis­er ain­si que le peu­ple alle­mand par la même occa­sion, Goebbels a l’idée de le faire défil­er en grande pompe dans les rues de Berlin et de lui faire pronon­cer un grand dis­cours. Mais pour faire de cet événe­ment un suc­cès, Hitler a besoin d’un coach que le min­istre de la pro­pa­gande trou­ve en la per­son­ne du pro­fesseur Grün­baum (l’excellent Ulrich Mühe, de La Vie des autres, décédé depuis), juif de son état, et déporté avec femme et enfants à Sach­sen­hausen. Inspiré du tra­vail d’Alice Miller (con­nue pour un célèbre chapitre sur l’enfance d’Hitler dans son ouvrage Au début était l’éducation), le film a donc pour objec­tif de mon­tr­er l’ancien dic­ta­teur au-delà des clichés habituels (le fou san­guinaire, totale­ment hys­térique et impul­sif). Mais pour cela, encore aurait-il fal­lu ne pas per­dre de vue le fond his­torique pour ne pas faire de cet objet moqué un sim­ple pré­texte à comédie pous­sive.

Pour­tant, mon­tr­er un Hitler déprimé aurait pu être une bonne idée dans la mesure où cet état de faib­lesse était prop­ice à un total décalage avec la réal­ité que cha­cun se fait de cette fig­ure his­torique tris­te­ment célèbre. Mais le prob­lème majeur du film est plutôt d’avoir choisi de le con­fron­ter mécanique­ment à un juif pour dynamiser et dyna­miter le réc­it par le biais des gags plus ou moins heureux sur les con­tra­dic­tions de la solu­tion finale. Sans com­para­i­son, on peut repenser au Pianiste de Roman Polan­s­ki (2002) où deux hommes quit­taient leur « statut » (le juif, le nazi) pour se retrou­ver dans la musique, lais­sant de côté tout ver­biage inutile. Mais alors que chez Polan­s­ki, cette con­fronta­tion inter­ve­nait dans la dernière par­tie du film, Dani Levy la prend pour point de départ, jouant du sim­ple décalage à observ­er un juif devenir le pro­fesseur de théâtre de son bour­reau. C’est peu et donc déplacé.

S’il n’est pas ques­tion de con­tester ici une ten­ta­tive d’humanisation d’Hitler (tout comme l’avait égale­ment ten­té La Chute, non sans une cer­taine polémique), force est de regret­ter l’absence d’équilibre d’une œuvre qui n’a pas su se défaire de cer­taines facil­ités (le match de boxe impro­visé entre Hitler et Grün­baum), pour impos­er ses qual­ités (la scène de l’impuissance d’Hitler, révélée lors de la nuit du réveil­lon avec Eva Braun) et sa maîtrise du comique de geste (le berg­er alle­mand d’Hitler gémis­sant un « Heil ! » en lev­ant la pat­te, le nazi à la pro­thèse elle aus­si posi­tion­née pour le même « Heil ! »). Même si le film revendique une cer­taine prise de con­science de l’histoire dans ses dernières scènes par le biais d’un dis­cours anti-nazi de Grün­baum (ce qui, en 2008, est une prise de risque plutôt min­ime si l’on doit s’en référ­er au Dic­ta­teur, réal­isé en 1940), le prob­lème est donc bien de n’avoir dépassé la comique pour attein­dre la dimen­sion tra­gi-comique d’un Chap­lin, Lubitsch ou même de Mel Brooks.