Après avoir couron­né l’an­née dernière un Lit­tle Miss Sun­shine bien con­sen­suel, Deauville con­sacre cette année, avec The Dead Girl, un ciné­ma plus humain, plus intimiste, moins arti­fi­ciel. On aimerait y croire. Sorte de film choral, The Dead Girl est surtout un assem­blage pré­cieuse­ment mis en scène et som­bre­ment hétérogène de scé­nar­ios tou­jours moins con­va­in­cants à mesure que le film se déroule, pour finir dans un pathos érigé en règle de nar­ra­tion (et en ingré­di­ent majeur de tri­om­phe auprès de la pro­fes­sion, sem­ble-t-il).

Krista : voilà le nom de la «fille morte». Et c’est un fait, elle est morte, hor­ri­ble­ment mutilée par un tueur en série. Sa mort va rejail­lir sur la vie de nom­breuses per­son­nes : la femme qui la décou­vre, la jeune fille qui l’embaume, l’épouse d’un homme qu’elle soupçonne d’être le coupable, la mère de Krista, son anci­enne colo­cataire…

Que de belles inten­tions à l’o­rig­ine de The Dead Girl! Karen Mon­crieff se con­fie dans sa note d’in­ten­tion : elle a conçu l’idée de son scé­nario en s’in­ter­ro­geant sur la façon de don­ner vie aux femmes vic­times de vio­lences et d’a­gres­sions dont le cal­vaire ne leur vaut qu’une anonyme brève expédiée dans les jour­naux. Jurée dans le procès du meurtre d’une pros­ti­tuée, Mon­crieff s’est ren­due compte qu’elle était rem­plie de préjugés con­cer­nant cette femme à cause de son méti­er : «En fait, j’avais oublié qu’elle avait été avant une per­son­ne réelle», note-t-elle avec can­deur. Las! Là où le doc­u­men­taire choc Délivrez-nous du mal, à sor­tir en avril de cette année, réus­sis­sait le dif­fi­cile tour de force de don­ner une véri­ta­ble iden­tité aux vic­times d’un vio­leur pédophile, la réalisatrice/scénariste de The Dead Girl s’en­fonce dans les clichés : la mère bouffie de regrets, la femme qui soupçonne son mari et hésite entre l’amour et la jus­tice, la jeune droguée paumée agres­sive mais finale­ment pas si méchante quand on lui donne sa chance…

Et pour­tant : on pou­vait s’at­ten­dre au meilleur. Les deux pre­miers seg­ments du film, con­sacrés à la femme crain­tive et battue par sa mère qui décou­vre le corps, et à la jeune femme qui voit dans le cadavre de la «fille morte» celui de sa sœur depuis longtemps dis­parue; une échap­pa­toire à la rou­tine dépres­sive dans laque­lle sa famille végète depuis la dis­pari­tion, intriguent par l’o­rig­i­nal­ité de leurs sujets. Véri­ta­ble­ment per­dues, l’une comme l’autre, pleines de con­tra­dic­tions quant à la douleur qui pèse sur leurs exis­tences, elles appa­rais­sent d’une human­ité trou­ble, qui apporte le sen­ti­ment, sinon d’une réelle authen­tic­ité, au moins d’une pro­fondeur et d’une ambiguïté qui fait regret­ter que cha­cune des deux n’ait pas son pro­pre film à elle, qu’on en soit réduit à se con­tenter d’une ving­taine de min­utes en leurs présences. «J’e­spère que les spec­ta­teurs iront voir mon film (…) et qu’ils éprou­veront alors comme un sur­saut d’hu­man­ité», lance Karen Mon­crieff, mod­este. Hélas, il eût fal­lu pour cela que cette human­ité habite tous les per­son­nages de The Dead Girl. En l’oc­cur­rence, la finesse des deux pre­miers por­traits fait appa­raître les trois suiv­ants comme con­venus, lourds et faciles.

On ne peut guère s’empêcher de com­par­er The Dead Girl au calami­teux Col­li­sion avec lequel il partage la même ten­dance à trans­former les per­son­nages en arché­types, la même ten­dance au pathos facile, la même arro­gante ten­dance au prêche moral­iste, le même poten­tiel pour­tant présent… et le même Grand Prix du fes­ti­val du film améri­cain de Deauville. Preuve est faite, une fois de plus, que les bons sen­ti­ments judi­cieuse­ment cal­i­brés empor­tent l’ad­hé­sion sur les planch­es nor­man­des, sur tout autre forme de tal­ent présent dans le ciné­ma d’outre-Atlan­tique.