Touchante vari­a­tion sur le méti­er d’acteur, l’accession à la mater­nité et à la pater­nité, L’Audition pos­sède des qual­ités indé­ni­ables : des acteurs justes, des per­son­nages en évo­lu­tion per­ma­nente, un ton nat­u­ral­iste et sans pré­ten­tion. Un voy­age agréable et triste à la fois dans l’univers d’un homme et d’une femme.

L’Audition pose d’abord une ques­tion : des acteurs bons et sincères font-ils un bon film ? Car dans ce film, les comé­di­ens sont effec­tive­ment bons et sincères : c’est sa pre­mière qual­ité. S’ils sont bons, c’est que les per­son­nages écrits par Luc Picard sont très bien écrits, attachants, crédi­bles. Et c’est prob­a­ble­ment parce que le Cana­di­en Luc Picard est d’abord un acteur (et même l’un des plus célèbres du Québec) avant d’être réal­isa­teur, qu’il a tant soigné ses per­son­nages et sa direc­tion d’acteurs.

L’histoire de L’Audition est sans pré­ten­tion, mais pas inin­téres­sante. Louis, la quar­an­taine, homme de main, est assail­li de doutes sur son tra­vail. On le com­prend aisé­ment : il est payé a cass­er la gueule aux mau­vais payeurs. Mais Louis nour­rit un rêve secret : devenir acteur. En cachette de sa copine Suzie, il s’offre les con­seils d’un coach (un acteur renom­mé) pour pass­er une audi­tion.

L’Audition est bâti autour de deux gros secrets bien gardés : celui de Louis et, en par­al­lèle, celui de Suzie. Enceinte, la jeune femme se demande si elle a envie d’élever un enfant dans le cli­mat de vio­lence qui entoure son com­pagnon. La mise en scène se déploie alors en suiv­ant par­al­lèle­ment l’évolution des deux per­son­nages. Le traite­ment de l’espace choisi par Luc Picard offre des va et viens entre intérieurs et extérieurs dans lesquels on se coule volon­tiers. Dans leur chem­ine­ment per­son­nel, Louis et Suzie s’en remet­tent à la fois au cadre de l’intime (leurs scènes de com­plic­ité et d’amour, les con­fi­dences avec leurs amis respec­tifs…), et à celui du monde extérieur. Car si Luc Picard choisit de s’attacher à deux tra­jec­toires indi­vidu­elles qui essaient d’en con­stru­ire une troisième, ensem­ble, il ne coupe jamais ses per­son­nages de l’espace social. Tout con­corde à men­er Louis et Suzie plus avant dans les change­ments qui advi­en­nent dans leurs vies : en plaçant leur tra­jec­toire au cen­tre du monde, Luc Picard tend un miroir réal­iste. Sans chercher à ren­dre ses per­son­nages par­faits (Suzie fume et boit en annonçant sa grossesse à son amie, le méti­er de Louis est peu recom­mand­able…), le réal­isa­teur s’attache à les décrire comme per­fectibles. On voit ain­si Louis (face à son cousin et com­pagnon de tra­vail un peu pri­maire) remet­tre en cause son méti­er en recon­nais­sant ceux qu’il doit abat­tre comme des hommes à part entière, ou encore Suzie s’interroger sur sa place de future mère, de com­pagne, de jeune femme mod­erne dans une grande ville.

De la même façon qu’il amène ses per­son­nages dans des ques­tion­nements intimes, Luc Picard pro­pose une juste réflex­ion sur le méti­er d’acteur. Les pas­sages dans lesquels Philippe Cheva­lier, le coach de Louis, lui par­le de la façon d’appréhender l’émotion dans une scène déno­tent une vraie finesse. Le duo Philippe/Louis, la con­fronta­tion entre un homme affir­mé et un homme qui doute, fonc­tion­nent bien, par­ti­c­ulière­ment dans le rôle du guide con­duisant un homme vers sa des­tinée d’acteur.

L’Audition ne pro­pose certes pas de véri­ta­bles trou­vailles ciné­matographiques, mais on trou­ve un vrai plaisir dans sa pein­ture touchante des rela­tions humaines. Un plaisir porté par le ton util­isé par Luc Picard : sans aucune hys­térie, presque nat­u­ral­iste, intel­li­gent et mûr. De la même manière, les dia­logues ne tombent pas dans l’écueil du « mes­sage » sur une étape de la vie : ils sont presque banals, mais justes et réal­istes. Luc Picard évite ain­si de pro­pos­er des arché­types réc­i­tant un texte lit­téraire pour coller au plus près du quo­ti­di­en. Les acteurs jouent comme le con­seille le coach de Louis dans le film : en apprivoisant l’émotion comme une petite bête, et en la faisant leur.

Bémol à cette vari­a­tion ten­dre et douce (triste aus­si), le scé­nario par­fois un peu trop prévis­i­ble, tour­nant autour de cette fameuse audi­tion (un père s’adressant à son jeune fils) qui fait écho à la vie de Louis. Une prévis­i­bil­ité qui donne au film un côté tire-larmes… des larmes généreuses, il faut l’avouer, à la mesure de la générosité des acteurs.