Bill Gut­tentag est un doc­u­men­tariste oscarisé en 2003, pour Twin Tow­ers, et primé à Sun­dance avec Nanking en 2007. Vis­i­ble­ment, il a des comptes à régler avec la télévi­sion pour laque­lle il a réal­isé des séries (New York unité spé­ciale et Images of Life pour les plus récentes) puisqu’il mène une charge vir­u­lente con­tre elle. Pour remon­ter une chaîne qui bat de l’aile, Katy (Eva Mendes, égale­ment pro­duc­trice) imag­ine un con­cept des­tiné à faire explos­er l’audience : 6 can­di­dats devront s’affronter en direct à la roulette russe pour 5 mil­lions de dol­lars à la clef. Sous la forme d’un faux docu mal fichu, volon­taire­ment cynique et glaçante pour de mau­vais­es raisons, la satire est plutôt con­ster­nante.

Le pro­pos de départ est ain­si des plus limpi­des : une charge con­tre les médias qui ne pensent qu’à l’audience et aux recettes pub­lic­i­taires. C’est dégoû­tant, beurk ! On est lit­térale­ment ren­ver­sé par cette révéla­tion. Heureuse­ment, il n’y aura bien­tôt plus de réclames sur le ser­vice pub­lic français, on respire mieux grâce à ce fait du prince. Par l’intermédiaire d’une équipe de tour­nage, mise en abyme étour­dis­sante d’imagination, on suit donc Katy qui, pour relever une chaîne en mal de spec­ta­teurs, imag­ine ce con­cept de roulette russe en direct. Pour jus­ti­fi­er son pro­jet, la jeune fille aux dents longues con­voque l’histoire : du Col­isée de Rome pour assis­ter au repas des fauves aux foules parisi­ennes se pres­sant place de la Révo­lu­tion pour voir la guil­lo­tine tranch­er le débat. Quant à lui, Bill Gut­tentag revendique son admi­ra­tion pour Truf­faut (qui était, au pas­sage, un grand téléphage), par­ti­c­ulière­ment La Nuit améri­caine par le fait que ce film retran­scrit de manière fic­tion­nelle un univers intime­ment con­nu par le cinéaste. Pau­vre François, repose en paix… Bill Gut­tentag, ce qu’il con­naît, c’est la télé. Et il fut sidéré par ce qu’il entendait dans les couloirs lorsqu’il tra­vail­lait pour NBC. On l’imagine assez bien.

On pour­rait glos­er sur la presta­tion d’Eva Mendes ou sur la galerie volon­taire­ment arché­typ­ale des can­di­dats qui per­met au cinéaste de se plac­er en dénon­ci­a­teur vertueux de la société améri­caine, le poli­tique­ment incor­rect est sur ce dernier point érigé en sys­tème, comme dans l’ensemble de ce film d’ailleurs. Mais pas­sons, car il est bien plus intéres­sant de faire le con­stat que Live ! épouse deux esthé­tiques. D’abord, durant l’essentiel, un faux doc­u­men­taire, qui s’avère une calami­teuse entre­prise. Ou alors, lais­sons le béné­fice du doute, Bill Gut­tentag s’est assuré les ser­vices d’un fab­uleux directeur de la pho­togra­phie pour obtenir d’aussi belles lumières en toutes cir­con­stances pour filmer sa bombe latine d’in­ter­prète prin­ci­pale. Et que dire de l’équipe son, qui parvient, sans doute grâce à une opéra­tion mag­ique (c’est la seule solu­tion envis­age­able), à n’entraîner aucune rup­ture de la bande sonore selon que les per­son­nages bavassent d’un côté ou de l’autre d’une porte ou d’une baie vit­rée. Dénon­cer la débil­ité télévi­suelle n’exclut pas la rigueur, notam­ment ciné­matographique. Et même sans doute au con­traire.

Coller ensuite, lorsque l’heure du show a son­né, à l’esthétique télévi­suelle est, com­ment dire, assez dis­cutable, du moins par l’usage qui en est fait. Puisque le procédé exclut toute dimen­sion réflex­ive et agit donc sur le spec­ta­teur, en qui on peut faire con­fi­ance mais qui n’est pas pour autant un surhomme, avec les mêmes ressorts que la real-TV : voyeurisme, sen­sa­tion­nal­isme, plans sur le pub­lic angois­sé (c’est à dire le point de vue du spec­ta­teur)… Quelle dif­férence, à part le réel (mais le ciné­ma n’est-il pas basé sur un effet de réel ?), entre un film qui mon­tre les can­di­dats d’un jeu se braquant un pis­to­let sur la tempe et une émis­sion qui en ferait autant ? Aucune fron­tière nette n’est tracée. À part ce pau­vret doc­u­men­taire fac­tice, aucun moyen ciné­matographique n’est mis en œuvre pour ques­tion­ner quoi que ce soit. On pour­rait pro­pos­er au cinéaste un dis­posi­tif encore plus per­vers : filmer les spec­ta­teurs devant Live ! et décider à par­tir de quelques critères arbi­traires si untel reluque avec un recul intel­li­gent ou bien une fas­ci­na­tion mal­saine. Les vils idol­âtres pour­raient ensuite être con­damnés à des peines exem­plaires, et pourquoi pas à une mort vio­lente en prime time. Faire du regar­dant un rat de lab­o­ra­toire est l’échec d’un film qui recherche le coup de pied au cul per­ma­nent alors qu’il est le seul à en mérit­er un.

Et après tout, pour dénon­cer la télé-réal­ité, quoi de plus effi­cace que d’en regarder quelques min­utes ? Et d’en dis­cuter pour mieux dénouer les ficelles. Or, cette entre­prise de décon­struc­tion (qui mérite, il est vrai, un immense effort intel­lectuel), il n’en est jamais ques­tion dans le film. La repro­duc­tion des ten­ants et aboutis­sants du genre con­duit au mieux à dégon­fler la charge comme une vieille bau­druche, au pire, à légitimer l’ef­fi­cac­ité de l’en­tre­prise télé réal­ité en tant que spec­ta­cle. Cer­tains rêvent peut-être du fait que ces émis­sions pren­nent un jour lieu et place dans les salles obscures. N’oublions pas qu’un nom­bre non nég­lige­able de rédac­teurs des Cahiers du ciné­ma avait classé Loft Sto­ry par­mi les meilleures réal­i­sa­tions de l’année 2001.