Un pau­vre bougre mal dans sa peau, mal aimé, din­don de la farce, est propul­sé par magie dans un monde par­al­lèle où il devient le sauveur d’une tribu réduite en esclavage. C’est là qu’il prend con­science qu’il doit redress­er la tête et pren­dre son des­tin en main. Une plat­i­tude sans aucune sur­prise ni propo­si­tion ciné­matographique devant laque­lle on se frotte les yeux d’ahurisse­ment. Une con­clu­sion, devant Les Deux Mon­des: la paresse et la bêtise ont encore de beaux jours devant elles.

Décidé­ment (on s’en doutait déjà un peu), le nom et le tal­ent comique de Benoît Poelvo­orde ne parvi­en­nent plus à sauver un film. Sa gueule incroy­able est si réjouis­sante dans la veine belge (C’est arrivé près de chez vous, Les con­voyeurs atten­dent) ou dans le reg­istre dra­ma­tique (la bonne sur­prise Entre ses mains d’Anne Fontaine), qu’on avait la naïveté de croire qu’elle tir­erait une his­toire improb­a­ble vers le haut du panier. Loin s’en faut! Il n’y a tout sim­ple­ment rien à sauver de ces Deux Mon­des, si ce n’est le réal­isa­teur, qu’on voudrait tir­er de ce mau­vais pas. Daniel Cohen, qui a pour­tant tra­vail­lé avec les frères Lar­rieu et Arnaud Desplechin, nous pond ici un univers impi­toy­able pour le pau­vre spec­ta­teur. Jugez plutôt: Rémy Bas­sano, un fade restau­ra­teur d’œu­vres d’art, mène une vie plate et sans ambi­tion au milieu de sa femme et de ses deux enfants. Heureuse­ment, dans un monde par­al­lèle, un peu­ple incon­nu opprimé par un immonde dic­ta­teur l’at­tend comme le messie. De la vraie sci­ence-fic­tion, avec effets spé­ci­aux et créa­tures imag­i­naires, mon­stres et tut­ti quan­ti, et même tout un lan­gage inven­té… De la sci­ence-fic­tion surtout pour le spec­ta­teur, qui se frotte les yeux en se deman­dant com­ment une telle chose peut se pré­ten­dre film de ciné­ma.

Pour son deux­ième long métrage, le réal­isa­teur, qui est aus­si dessi­na­teur, a d’abord créé ce monde fan­tas­tique avec ses encres et ses pinceaux: Zotan, le tyran can­ni­bale, sorte de géant dépe­nail­lé et anorex­ique, les méchants sol­dats gar­di­ens de son pou­voir et le vil­lage de Bégaméni, ville pseu­do-médié­vale aux habi­tants bêtes et crass­es qui vivent sous la tutelle de Zotan. Certes, Daniel Cohen sait dessin­er. Mais pour le pas­sage à l’écran, rien ne nous aura été épargné: effets spé­ci­aux “cheap”, ridicule de cer­tains Bégaméniens (Daniel Cohen se met lui-même en scène sous les traits de l’id­iot du vil­lage), scènes de batailles fouil­lis et sans aucun intérêt… Enfin et surtout, l’idée de base du film et le scé­nario con­finent, si ce n’est à la bêtise, au néant imag­i­natif. Parce que le héros se rend compte que dans une autre vie (un autre monde en l’oc­cur­rence) il peut devenir un roi adulé et non plus cet homme timide et effacé, il devient tout à coup un autre dans sa vie réelle, ce qui con­va­inc sa femme de revenir vers lui après l’avoir jeté comme une vieille chaus­sette. Il y a de quoi être atter­ré par autant de pau­vreté. En plus de cette nul­lité scé­nar­is­tique, le per­son­nage de Poelvo­orde est pro­fondé­ment antipathique. Une fois passé dans l’autre monde, il devient lui-même dic­ta­teur. Le parox­ysme est à son comble dans cette hal­lu­ci­nante scène au cours de laque­lle Poelvo­orde prend le com­man­de­ment de ses troupes, vêtu d’un caleçon et d’une cou­ette en guise de cape, et déploie une vio­lence qui tombe comme un cheveu sur la soupe. Les per­son­nages sec­ondaires ne sont pas en reste: l’a­mant de la femme de Rémy, macho insup­port­able et lâche, Del­phine, la belle incon­nue grâce à laque­lle Rémy réalise qu’il pos­sède encore un pou­voir de séduc­tion, la galerie des assureurs et avo­cats acca­blant le gen­til restau­ra­teur après l’i­non­da­tion de son ate­lier, ou encore la famille du héros dans laque­lle le pau­vre homme est si peu con­sid­éré. On pleure devant aus­si peu d’imag­i­na­tion.

Les Deux Mon­des n’est pas une comédie (com­ment rire devant aus­si peu de sub­til­ité?), mais sim­ple­ment un film d’une paresse intel­lectuelle et ciné­matographique abyssale. Parce que Benoît Poelvo­orde est en tête d’af­fiche et que Math­ieu Kasso­vitz a pro­duit son film, Daniel Cohen espère-t-il voir les foules se pré­cip­iter voir ce navet?