Des paysages de cam­pagne baignés d’une lumière autom­nale, un Ser­gi López mutique et tac­i­turne et des per­son­nages rongés par leurs tour­ments (affec­tifs, famil­i­aux…) : La Mai­son est bel et bien un film de Manuel Poiri­er, ten­dance À la cam­pagne, West­ern ou Les Femmes… ou les enfants d’abord… Rien de bien orig­i­nal, donc, dans le nou­veau film de ce cinéaste qui a con­nu un suc­cès tardif et un retour de bâton cri­tique presque immé­di­at. Force est d’ad­met­tre que l’u­nivers ciné­matographique de Manuel Poiri­er a très vite pointé ses lim­ites : plat­i­tude de la forme, thé­ma­tiques usées jusqu’à la corde, direc­tion d’ac­teurs approx­i­ma­tive… Pour­tant, sa sincérité cer­taine rend ces œuvres impar­faites sou­vent touchantes. Manuel Poiri­er aime les gens et les liens par­fois inde­scriptibles qui les unis­sent, sans aucune con­de­scen­dance : La Mai­son est le dernier exem­ple en date d’une fil­mo­gra­phie con­stru­ite sur son regard plein de com­pas­sion et de ten­dresse pour des per­son­nages joli­ment humains.

Les pre­mières scènes de La Mai­son augurent pour­tant du pire : à Paris, Malo (Ser­gi López, telle­ment ren­frogné qu’on se demande si on ne l’a pas con­traint à jouer dans le film) se com­plaît dans une petite dépres­sion. En instance de divorce, il partage son temps entre ses enfants qu’il voit de temps en temps et sa bande de copains, par­mi lesquels Rémi (Bruno Salomone, plutôt bien dans un con­tre-emploi). Manuel Poiri­er accu­mule les plans fix­es sur un Ser­gi López hagard, bercé par la musique déchi­rante mais répéti­tive de Lhasa : on est dans le pire du ciné­ma français de cham­bre de bonne, inex­pres­sif et redon­dant, cen­tré sur les mal­heurs nom­brilistes de per­son­nages car­i­cat­u­raux dont les turpi­tudes lassent, puis aga­cent. La réus­site de West­ern tenait dans la con­fronta­tion de deux corps « étrangers » immergés dans la cam­pagne bre­tonne. Ici, Manuel Poiri­er filme les apparte­ments parisiens comme des espaces gris, froids et imper­son­nels, une représen­ta­tion ren­due obsolète récem­ment par Christophe Hon­oré et ses Chan­sons d’amour pleines de vie et d’amour pour la cap­i­tale.

La suite éveille un peu plus l’in­térêt : lors d’un week-end à la cam­pagne, Rémi con­va­inc Malo de vis­iter une mai­son sur le point d’être ven­due aux enchères. De fil en aigu­ille, Malo va ren­con­tr­er les deux « pro­prié­taires » de l’en­droit, Cloé (Bérénice Bejo) et Lau­ra (Bar­bara Schulz), con­traintes de ven­dre la demeure qui apparte­nait à leur défunt père, criblé de dettes. Si Lau­ra se sat­is­fait plus ou moins de la vente et regarde vers l’avenir, ce n’est pas le cas de Cloé, qui finit par se rap­procher de Malo. Peu à peu, Poiri­er se dés­in­téresse de son per­son­nage mas­culin pour s’at­tarder sur la vie de ces deux sœurs, réu­nies sous le même toit dans l’ad­ver­sité (Lau­ra, récem­ment séparée, s’est instal­lée avec son jeune fils chez Cloé) : deux beaux per­son­nages dévorés par le cha­grin et l’ar­rache­ment à leur enfance, aux réac­tions diamé­trale­ment opposées : Lau­ra va de l’a­vant, Cloé est blo­quée sur ses sou­venirs. Toutes leurs scènes ne sont pas réussies, les actri­ces ne sont pas tou­jours justes mais leur sincérité rap­pelle de loin en loin les per­son­nages de sœurs chez Woody Allen (Han­nah et ses sœurs ou Intérieurs), toutes pro­por­tions gardées.

Mal­heureuse­ment, Manuel Poiri­er sur­v­ole le très beau sujet de son film, qui lui donne même son titre : la mai­son, celle du repère et de l’en­fance, des sou­venirs que l’on garde pour le meilleur ou pour le pire. Il ne parvient que rarement à retran­scrire à l’im­age l’at­tache­ment par­fois vis­céral que l’on peut éprou­ver pour un lieu, et la souf­france de ceux qui en ont été privés dès l’en­fance (« Mes par­ents ont quit­té l’Es­pagne quand j’é­tais petit », explique Malo, « et il n’y pas d’en­droit dans lequel je me sens chez moi »). Obsédé par cette mai­son qui sym­bol­ise ce à quoi il a aspiré toute sa vie, sous le charme de Cloé dont on doute con­stam­ment de l’hon­nêteté, Malo prend un peu de con­sis­tance dans la deux­ième par­tie du film mais la fin, bâclée, bête­ment ouverte, ruine quelque peu les efforts du cinéaste. Une intrigue sec­ondaire, bâtie autour du con­flit entre Malo et Rémi autour de l’ac­qui­si­tion des lieux, ajoute un sus­pense inutile à cette Mai­son dont on aurait aimé vis­iter les moin­dres recoins…