Le générique seul donne une idée de l’op­por­tunisme du pro­jet et de la volon­té du pro­duc­teur Steve Chas­man de ratiss­er large. Pro­mo­teur d’un ciné­ma d’ac­tion syn­théti­sant divers courants de cul­ture pop­u­laire, Chas­man a sem­ble-t-il décidé de mobilis­er toutes les forces vives de son cat­a­logue. Ain­si, de ses col­lab­o­ra­tions avec Besson (Le Bais­er mor­tel du drag­on, Dan­ny the Dog), il a gardé Jet Li et le chef-opéra­teur Pierre Morel. Face à Li, on trou­ve l’ac­teur en con­tre­plaqué Jason Statham (pro­mu star dans Le Trans­porteur et sa suite) et le man­nequin Devon Aoki (de l’im­payable DOA : Dead or Alive). À la choré­gra­phie des com­bats : le Hongkon­gais Corey Yuen, déjà impliqué avec Chas­man dans tous les films sus­nom­més. Pour la note branchée, on a pro­mu réal­isa­teur un cer­tain Philip Atwell dont le CV touche essen­tielle­ment à la pro­duc­tion de clips de rap.

L’en­nui est qu’à l’ar­rivée, tous ces élans vers une hypothé­tique moder­nité n’aboutis­sent qu’à une resucée sans joie, plom­bée par les pos­tures, de clichés du genre qu’on pen­sait enter­rés avec, dis­ons, les années 1980. Syn­op­sis : un flic rugueux (Statham) traque le tueur impa­vide (Li) qui a décimé la famille de son coéquip­i­er, con­tem­plant au pas­sage de son œil blasé — sa seule expres­sion pen­dant tout le film — la guerre des gangs qui fait rage entre tri­ades et yakuzas, tous fourbes et impi­toy­ables comme au bon vieux temps de Michael Dudikoff ten­dance Amer­i­can Nin­ja et asso­ciés. Le plus con­ster­nant n’est pas tant la sim­ple présence de la tonne de sim­plismes char­riés par Rogue… (du sim­ple cliché, telle­ment usé qu’il arrive à sur­pren­dre, à un racisme larvé d’un autre âge) que les ten­ta­tives du film d’en faire pass­er la pilule en se don­nant une con­te­nance, recher­chant une crédi­bil­ité pro­pre à l’élever au-dessus de la qual­ité direct-to-video qui lui pend au nez. Car Rogue…, c’est son drame, se prend extrême­ment au sérieux, avec la sophis­ti­ca­tion dérisoire de son intrigue, le pro­fes­sion­nal­isme sec et sans envie d’une réal­i­sa­tion à peine sec­ouée de quelques effets de mon­tage pub­lic­i­taires, et le sérieux de plomb affiché par ses inter­prètes — à compter par celui qu’on s’at­tendait le moins à voir piégé dans cette rigid­ité : Jet Li.

“Mannequin”

Sans être un comé­di­en d’ex­cep­tion, Jet Li a mon­tré, au cours de sa car­rière hongkon­gaise, une prestance naturelle qui, asso­ciée à ses tal­ents dans les arts mar­ti­aux tra­di­tion­nels chi­nois, en a fait le jeune pre­mier le plus pop­u­laire du ciné­ma d’ac­tion asi­a­tique. Util­isés à leur meilleur niveau par des cinéastes de tal­ents divers — au som­met desquels trône le dément Tsui Hark — ce charisme et cette agilité, exposés depuis à une gloire inter­na­tionale, se sont abîmés dans les car­cans d’un sys­tème hol­ly­woo­d­i­en qui n’a cher­ché qu’à l’enser­rer dans une con­cep­tion du ciné­ma d’ac­tion qui ne lui cor­re­spondait pas vrai­ment. Intro­duit à Hol­ly­wood en méchant dans L’Arme fatale 4, il n’a depuis été que bal­adé entre expéri­ences ineptes de fusion entre arts mar­ti­aux et cul­ture hip-hop (les navets d’An­drzej Bartkowiak), sous-exploita­tion cri­ante dans des séries B pré­ten­tieuses (The One) et ten­ta­tives frag­iles de rôles de com­po­si­tion (l’im­ma­ture Dan­ny the Dog).

Le tueur à gages froid et mutique qu’il inter­prète dans Rogue… est sans doute sa ten­ta­tive la plus pénible de con­cili­er l’im­age de com­bat­tant vir­tu­ose qu’on lui con­naît avec les stéréo­types des ciné­mas occi­den­taux. Réduit au silence qua­si com­plet et à une expres­sion unique fatiguée pen­dant tout le métrage, engoncé la plu­part du temps dans la raideur d’un man­nequin de chez Armani avec com­plet et lunettes noires, invité de temps en temps à livr­er des com­bats paresseuse­ment filmés, l’ac­teur sem­ble plus motivé par le devoir que par l’en­vie de porter ce rôle où les scé­nar­istes ont dû con­fon­dre min­i­mal­isme avec pro­fondeur, là où il n’y a en vérité que sché­ma­tisme. Sa presta­tion sans souf­fle, capa­ble seule­ment de meubler une pro­duc­tion indigne de lui — au point de céder la vedette à un Statham qui ne fait rien pour la mérit­er, mar­que un nou­v­el échec de son inté­gra­tion dans une indus­trie de diver­tisse­ment glob­al­isante qui échoue à l’u­tilis­er à sa juste valeur. Il ne reste qu’à guet­ter ses prochaines appari­tions dans le ciné­ma chi­nois pour savoir si Hol­ly­wood — sans par­ler du petit cousin défi­cient Luc Besson — a éteint durable­ment ou non la flamme du héros d’Il était une fois en Chine.