Mag­gie mène une vie pais­i­ble, morne, une vie de veuve qui n’a jamais tra­vail­lé, à l’abri de l’ac­tiv­ité débor­dante de Lon­dres, dans une ban­lieue où le bridge et les emplettes à l’épicerie sem­blent les seules dis­trac­tions. La mal­adie de son petit fils la plonge dans une recherche dés­espérée d’ar­gent pour l’en­voy­er suiv­re le traite­ment de la dernière chance en Aus­tralie. En accep­tant un poste d’hôtesse dans un night-club, elle acquer­ra bien plus que de l’ar­gent : une recon­nais­sance dépas­sant large­ment le cadre de son milieu social. Sam Gar­bars­ki sur­prend en changeant peu à peu de reg­istre et laisse l’af­fir­ma­tion d’une femme devenir le véri­ta­ble enjeu du film. S’il faut tolér­er la bon­homie un peu exces­sive du milieu pour se laiss­er porter, Mar­i­anne Faith­full crédi­bilise l’his­toire et s’im­pose dans sa façon dis­crète mais expres­sive d’oc­cu­per l’e­space.

Ça com­mence comme un drame social à l’anglaise, plus du côté de Ken Loach que de Stephen Frears, plus tourné vers la dig­nité glacée que vers l’hu­mour. L’ex­po­si­tion est expédiée : le fils de Tom et Sarah, grave­ment malade, doit être opéré d’ur­gence. Il faut beau­coup d’ar­gent, ils n’en n’ont pas. Mag­gie, la mère de Tom, se décide à chercher un tra­vail. Encore quelques scènes où on lui rap­pelle son âge et son absence de qual­i­fi­ca­tions. Sous des airs de cri­tique de la société mod­erne, le début d’Iri­na Palm révèle mine de rien ce qu’à pu être toute la vie de Mag­gie. Veuve qui n’a jamais eu besoin de tra­vailler, elle résiste tant bien que mal aux coups du sort, dans sa ban­lieue pais­i­ble où les accros du bridge rôdent à l’af­fût des ragots. Ironie, c’est Mar­i­anne Faith­full qui tient le rôle de la tran­quille femme au foy­er propul­sée dans la jun­gle urbaine pour sur­vivre. Son vis­age lisse, sage, sa douceur et l’of­fus­ca­tion seule­ment révélée par le frémisse­ment d’une main ou d’une ride rend croy­able l’évo­lu­tion du per­son­nage.

Dès que le train la dépose à Lon­dres, l’e­space qui la sépare de la caméra s’en­com­bre d’ob­jets et de pas­sants qui ren­for­cent son aspect vague­ment fan­toma­tique, comme si elle glis­sait sur un univers par­al­lèle. Ici, ailleurs aus­si sug­gère la sit­u­a­tion, Mag­gie n’ex­iste pas. C’est le moment où elle entre dans un club de Soho : on cherche une hôtesse. Plongée de la caméra et de mère-grand dans le glauque baigné de rouge d’un bar à bar­res autour desquelles s’échi­nent des filles nues. Mag­gie y ren­con­tre Miki, patron et prox­énète pater­nal­iste pas rebuté par son âge. Lorsqu’il lui mon­tre les loges, puis qu’une col­lègue lui explique le tra­vail, le rouge orangé et le vert des pein­tures bril­lantes appa­rais­sent gras, presque pois­seux. Évo­lu­tion pro­gres­sive de la lumière et de ses reflets, habiles révéla­teurs de l’ap­préhen­sion changeante des lieux. Lorsque Mag­gie se sera habituée, la lumière, sur ces mêmes couleurs, évo­quera plutôt l’in­tim­ité, la chaleur.

Ce qui aurait pu être le début d’une dra­ma­tique dégringo­lade est en fait le début d’une ascen­sion. Non pas par la guéri­son de l’en­fant (on ne sait pas finale­ment pas s’il est sauvé), mais par l’af­fir­ma­tion de Mag­gie, grâce à Iri­na Palm. Pré­ci­sion : Iri­na Palm, c’est Mag­gie lorsqu’à tra­vers une cloi­son, elle mas­turbe des clients qu’elle ne voit pas ; seuls dépassent les sex­es, anonymes, d’un trou rond. Passé les quelques pre­miers gestes effrayés, les pre­miers paque­ts de mou­choirs et lavages de mains fréné­tiques, la petite loge verte devient moins glauque, Iri­na-Mag­gie importe même de chez elle quelques tableaux. À la dif­férence d’autres filles, elle ne souhaite pas sépar­er sa vie du tra­vail, sa vie existe par le tra­vail.

L’in­térêt du film de Sam Gar­bars­ki, réal­isa­teur du Tan­go des Rashevs­ki, repose sur l’af­fir­ma­tion de Mag­gie, la tran­scen­dance de sa vie sociale. Le drame, qui devient vite une toile de fond, n’a plus de réelle impor­tance, tout s’axe peu à peu autour de cette femme et de son anoblisse­ment. L’op­po­si­tion de ce devenir à la manière d’y par­venir est bal­ayée par Mar­i­anne Faith­full répon­dant au « mas­tur­ba­tion ? » mi-out­ré mi-intrigué d’une de ses voisines lors d’une tea-par­ty : un « I’m Iri­na Palm » plein de fierté d’être « la meilleure main droite de Lon­dres ». À cette idée que la fin dépasse les moyens se col­lent quelques aspects plus lourds dont l’his­toire d’amour avec le (trop ?) doux Miki. Anti-cliché qui frise d’en devenir un, le night-club devient bien inno­cent et sa faune plutôt sym­pa­thique. Mais c’est un des points à évac­uer – comme le point de vue social sur les rap­ports hommes-femmes dans ce milieu – pour pou­voir se laiss­er bercer par le flot­te­ment lent et doux d’Iri­na Palm.