Dr Jekyll et Mr Hyde, réal­isé par Vic­tor Flem­ing en 1940, est le remake du film de Rouben Mamou­lian de 1931. Ce dernier abor­dait le roman de Steven­son avec une lib­erté inven­tive de par sa struc­ture nar­ra­tive, l’in­tro­duc­tion de nou­veaux per­son­nages, surtout féminins, et sa dimen­sion haute­ment psy­ch­an­a­ly­tique, trente ans après les pre­mières œuvres de Freud. Il est générale­ment con­sid­éré, encore aujour­d’hui, comme la meilleure adap­ta­tion ciné­matographique du roman. Pour­tant la ver­sion de 1941, loin d’être un pâle remake hol­ly­woo­d­i­en, s’en dis­tingue avec orig­i­nal­ité, allant même jusqu’à le sur­pass­er sous bien des aspects. Voilà une œuvre d’une trou­blante moder­nité, tant par l’au­dace de son his­toire que par le culot de ses inter­prètes, et d’au­tant plus sur­prenante qu’elle parvint à franchir les bar­rières de la cen­sure hol­ly­woo­d­i­enne, toute puis­sante dans les années 1940.

Dès le début du film, l’his­toire est placée sous le signe des pul­sions pri­maires, cachées sous les habits et les manières sociales des hommes, avec ce pre­mier plan auda­cieux de la tour de l’Église à la forme net­te­ment phallique : nous sommes en 1883, année où le règne de Vic­to­ria, soutenue par l’Église, atteint son apogée, et au cœur de la haute société anglaise, puri­taine et con­formiste. Dans ce monde fausse­ment vertueux et étriqué, il y a le Dr Jekyll (Spencer Tra­cy), jeune médecin réputé pour son human­ité et fiancé à la jeune Beat­rix Emery (Lana Turn­er) pour qui il affiche claire­ment et publique­ment son amour, sous l’œil froid du père de Beat­rix, Sir Charles. Mais Jekyll est aus­si un sci­en­tifique ambitieux, intime­ment per­suadé que l’e­sprit humain est ani­mé par deux forces opposées, le Bien et le Mal, qu’il s’ag­it de dis­soci­er afin de faire défini­tive­ment dis­paraître le Mal et per­me­t­tre à l’homme de s’é­panouir dans le Bien. Cette théorie nova­trice sus­cite naturelle­ment l’indig­na­tion et le mépris de la bour­geoisie anglaise qui ne peut con­cevoir l’idée que cha­cun pos­sède en lui des désirs pro­fondé­ment mau­vais (ce que la caméra elle-même réaf­firme en fil­mant les dif­férents per­son­nages dans un long trav­el­ling comme pour les met­tre en accu­sa­tion et, indi­recte­ment, en visant le spec­ta­teur lui-même). Jekyll se heurte surtout au père de Beat­rix qui affirme plusieurs fois «avoir les idées larges» et «être ouvert», mais prou­ve par son atti­tude qu’il n’en est rien. Sir Charles s’ef­force en fait d’éloign­er sa fille de l’in­flu­ence de Jekyll, au point de l’emmener avec lui pour un long voy­age en Europe. Mais son acharne­ment invite à penser qu’il éprou­ve en réal­ité une jalousie incon­sciente envers Jekyll, et c’est peut-être la vraie rai­son qui le pousse à garder sa fille auprès de lui. L’ab­sence, ter­ri­ble­ment ressen­tie, de l’être aimé et le report con­tin­uel du mariage entraî­nent chez Jekyll une pro­fonde frus­tra­tion sex­uelle qui finit par per­ver­tir l’o­rig­ine human­iste de son idéal : Hyde (c’est le thème ini­tial du roman) devient finale­ment une sorte d’ ”exu­toire” humain pour Jekyll, en lui per­me­t­tant de vivre des plaisirs stricte­ment con­damnés par la haute société qu’il fréquente. La mort soudaine (et scé­nar­is­tique­ment “com­mode”) d’un patient qui devait lui servir de cobaye l’incite ain­si à tester sa théorie sci­en­tifique sur lui-même.

C’est dans son cab­i­net, sorte de cocon, d’ ”utérus” arti­fi­ciel, que Jekyll conçoit la potion qui fera appa­raître le fameux Mr Hyde. Cette trans­for­ma­tion de Jekyll en Hyde (du moins les deux pre­mières) est l’un des moments les plus orig­in­aux du film : c’est d’abord une trans­for­ma­tion interne, au cœur de l’e­sprit même de Jekyll, alors que la ver­sion de 1931 nous don­nait sim­ple­ment à voir sa méta­mor­phose externe, frisant par­fois le ridicule par son côté exces­sive­ment théâ­tral. Dans le film de 1941, les pre­mières trans­for­ma­tions de Jekyll pren­nent la forme d’im­ages oniriques mais d’une vio­lence visuelle par­ti­c­ulière­ment auda­cieuse pour l’époque. Le fait que la cen­sure soit si peu inter­v­enue peut paraître assez sur­prenant, car Flem­ing nous donne à voir l’éveil des pul­sions, prin­ci­pale­ment sex­uelles, enfouies au plus pro­fond de Jekyll : un nénuphar remon­tant à la sur­face, de la lave qui coule, mais surtout deux femmes, Beat­rix et Ivy Peter­son (Ingrid Bergman) presque nues, aux regards provo­cants ; attachées à un atte­lage comme deux vul­gaires chevaux, fou­et­tées sadique­ment par un Jekyll sur­volté, elles sont réduites à l’é­tat de femmes-objets, d’ob­jets sex­uels, soumis­es à toutes les tor­tures et aux assauts mas­culins. Ce pas­sage illus­tre la dimen­sion pro­fondé­ment vio­lente et sadique de la sex­u­al­ité, et plus par­ti­c­ulière­ment des pul­sions sex­uelles de Jekyll, réduisant en miettes l’idée, selon Beat­rix, que le Mal ne peut exis­ter dans l’amour qu’ils se por­tent. Ce rêve de Jekyll sem­ble s’in­spir­er du Phè­dre de Pla­ton et du fameux mythe de l’at­te­lage ailé (per­ver­ti ici par la présence de femmes et non plus de chevaux), comme métaphore de l’e­sprit humain et des pul­sions sex­uelles, où le mau­vais cheval noir (le «ça») cherche vio­lem­ment à s’élancer vers l’ob­jet du désir avant d’être retenu par le cocher (le «sur­moi»). Le deux­ième rêve, s’il est moins impres­sion­nant visuelle­ment, n’en demeure pas moins provo­cant, avec l’im­age d’une érup­tion vol­canique (métaphore de la mon­tée du désir) et plus encore celles des deux mêmes femmes dans des pos­es las­cives évo­quant très net­te­ment l’or­gasme.

À la fin du pre­mier rêve, suit la “nais­sance” de Hyde qui évoque de très près l’évo­lu­tion de l’en­fant dans ses pre­mières années : comme lui, Hyde se redresse peu à peu sur ses jambes, fait ses pre­miers pas avant de se décou­vrir pour la pre­mière fois dans le miroir (le fameux stade du miroir chez l’en­fant) et de pren­dre peu à peu con­science de son pro­pre corps et du monde qui l’en­toure (le cab­i­net). Jekyll se décou­vre comme autre mais les liens entre les deux hommes ne sont pas coupés : Hyde porte les mêmes traits que lui, plus accen­tués, plus rudes et ses cheveux hir­sutes ren­for­cent son aspect légère­ment pri­maire. C’est l’une des dif­férences majeures avec le film de Mamou­lian où le per­son­nage de Hyde (Fredric March) appa­rais­sait sous les traits grossiers d’une sorte de singe, poilu et bes­tial, qui n’avait d’hu­main que la voix et les habits. Dans la ver­sion de 1941, dès sa “nais­sance”, Hyde est effec­tive­ment le Mal à l’é­tat pur, avec son ricane­ment et sa voix agres­sive, comme sor­tie du fond de sa gorge : il est le «ça», l’in­car­na­tion humaine et par­faite des pul­sions les plus pro­fondes, Éros et Thanatos (le sexe et la mort). Très vite, en l’ab­sence de sa fiancée, Hyde (c’est-à-dire Jekyll) se met à la recherche de sa proie sex­uelle, Ivy, une ser­vante de cabaret, plutôt facile et un brin vul­gaire (très loin de la douce et pudique Beat­rix) qui avait ren­con­tré Jekyll peu aupar­a­vant et qui, tombée amoureuse, avait ten­té de le séduire. Hyde, à l’im­age même d’un vam­pire, avec sa cape noire et sa longue canne (sym­bole phallique par excel­lence et destruc­teur) n’ap­pa­raît que la nuit, errant dans les rues baignées de brouil­lard, sous un éclairage en clair-obscur net­te­ment inspiré de l’ex­pres­sion­nisme alle­mand. Lors de la pour­suite finale où Hyde émerge, tel un fan­tôme, du brouil­lard de Lon­dres, le film acquiert même une dimen­sion par­ti­c­ulière, aux lim­ites du fan­tas­tique. La face vam­pirique de Hyde se retrou­ve aus­si dans son regard très intense, presque hyp­no­tique, lors de ses dif­férents face-à-face avec Ivy, qui s’ef­force dés­espéré­ment de cacher la ter­reur qu’elle éprou­ve en sa présence. Car Hyde (comme dans l’autre ver­sion) n’est pas seule­ment un homme vio­lent et agres­sif envers ses sem­blables, c’est aus­si un vio­leur, sadique, sans aucune com­pas­sion pour sa vic­time, et qui cache son extrême vio­lence sous son air décon­trac­té. En témoignent les blessures qu’il inflige à Ivy, tou­jours sug­gérées, ce qui accentue le pathé­tique. Il s’ag­it très vraisem­blable­ment de coups de fou­et (c’est explicite dans le film de 1931), comme une sorte de con­créti­sa­tion du “rêve” de Jekyll. On peut même com­par­er ses blessures à des mor­ti­fi­ca­tions, à une sorte de fausse “purifi­ca­tion” des péchés d’Ivy (pour sa vie de femme facile et pour avoir excité les mau­vais instincts de Jekyll).

Mais peu à peu le sort se retourne cru­elle­ment con­tre Jekyll : rongé par la cul­pa­bil­ité, il aban­donne sa décou­verte tan­dis que son mariage avec Beat­rix est finale­ment annon­cé. Mais le Mal réap­pa­raît brusque­ment de lui-même, bien déter­miné à s’im­pos­er défini­tive­ment en lui. Il appa­raît notam­ment lorsque Jekyll éprou­ve une forte émo­tion intérieure, comme dans la scène où, s’en­fonçant de plus en plus dans le brouil­lard (dans son incon­scient) pour se ren­dre chez sa fiancée, il sif­flote avec insou­ciance la chan­son du cabaret, chan­son aux paroles anodines en soi («You should see me dance the pol­ka…»), mais en fait très provo­ca­trice et qui a pour car­ac­téris­tique d’ex­citer le désir sex­uel de Hyde : celui-ci refait alors sur­face, con­tre toute attente, par une trans­for­ma­tion cette fois vue de l’ex­térieur, mais par­ti­c­ulière­ment angois­sante. Face au dan­ger que représente Hyde, Jekyll se voit con­traint de renon­cer à son mariage avec Beat­rix, détru­isant son pro­pre bon­heur par son «hubris». Mais juste après sa rup­ture douloureuse avec Beat­rix, Hyde revient et tente de s’emparer de la jeune fille (l’autre femme-objet, en sub­sti­tu­tion d’Ivy qu’il a tuée peu aupar­a­vant) avant que son père ne vienne à son sec­ours en se lançant dans un bref com­bat con­tre Hyde qui le frappe à mort à l’aide de sa canne (le phal­lus destruc­teur). Hormis sa vio­lence, cette scène prend une forte dimen­sion œdip­i­enne : Jekyll, sous la forme de Hyde, réalise le désir pro­fond qu’il éprou­ve incon­sciem­ment depuis le début, à savoir tuer le père (Sir Charles le con­sid­ère comme son fils) pour obtenir enfin la fille con­voitée (ten­ta­tive avortée par l’ar­rivée de la police).

Une ultime fois, face à la trahi­son de Lany­on (l’autre «sur­moi» de Jekyll, avec Sir Charles) qui a décou­vert son secret et don­né son ami à la police, Hyde réap­pa­raî­tra de lui-même, dans toute sa vio­lence, et seule la mort pour­ra défini­tive­ment libér­er Jekyll de son démon intérieur, à la dif­férence majeure que ce n’est pas un polici­er quel­conque (comme dans le film de Mamou­lian) mais Lany­on lui-même, par devoir et par ami­tié, qui tuera Hyde, à coups de revolver (autre sym­bole phallique). Jekyll meurt en Hyde mais il reprend ensuite sa forme ini­tiale, libéré de son dou­ble malé­fique mais peut-être au prix de sa damna­tion, mal­gré la prière de Poole et la musique finale plutôt opti­miste.

L’identification

Cette œuvre trou­ve aus­si son orig­i­nal­ité en posant sub­rep­tice­ment le prob­lème cen­tral de l’i­den­ti­fi­ca­tion : à qui peut-on véri­ta­ble­ment s’i­den­ti­fi­er dans ce film ? Métaphore uni­verselle de la dual­ité psy­chique humaine, il ne suf­fit pour­tant pas de le dire, il faut aus­si le mon­tr­er, le faire éprou­ver chez le spec­ta­teur. Et le per­son­nage-clé, dans tout ce proces­sus, c’est bien sûr Hyde. C’est là un véri­ta­ble par­ti-pris de mise en scène (et de jeu) : tout, dans le film, nous pousse à nous iden­ti­fi­er au per­son­nage de Hyde et, plus encore, à nous recon­naître en lui. Car il n’est pas sim­ple­ment le Mal absolu, il est aus­si – et peut-être surtout – le reflet de nos pro­pres fan­tasmes, de nos pro­pres pul­sions, par un implaca­ble effet de miroir. À tra­vers le per­son­nage de Hyde, le film nous révèle à nous-mêmes, à nos pro­pres désirs inter­dits, enfouis au plus pro­fond de nous par notre édu­ca­tion sociale et morale, à l’im­age même de Jekyll.

Ce phénomène de l’i­den­ti­fi­ca­tion dépend aus­si en grande par­tie de l’in­ter­pré­ta­tion de l’ac­teur. Or, Hyde est un per­son­nage pro­fondé­ment ambigu : angois­sant, voire effrayant, mais aus­si ter­ri­ble­ment séduisant. Tout le mérite en revient à l’in­tel­li­gence du scé­nario mais plus encore au tal­ent de Spencer Tra­cy qui nous livre une com­po­si­tion impres­sion­nante : entre per­ver­sité et élé­gance, sadisme et douceur, il nous donne à voir un per­son­nage charis­ma­tique, qui angoisse et cap­tive tout à la fois. Son inter­pré­ta­tion de Hyde est d’au­tant plus trou­blante qu’elle dif­fère rad­i­cale­ment de celle de Jekyll, beau­coup plus retenue, voire presque fade par moment, comme si l’ac­teur avait eu plus de plaisir à incar­n­er son dou­ble malé­fique. Plus par­ti­c­ulière­ment, la scène de l’ap­parte­ment entre Hyde et Ivy, mar­quée par une ten­sion sex­uelle sous-jacente, est d’une rare inten­sité. Grâce au jeu, remar­quable, des deux acteurs, l’i­den­ti­fi­ca­tion cir­cule lit­térale­ment d’un per­son­nage à l’autre : entre Ivy, ter­ror­isée mal­gré elle par son vio­leur et par ce qui l’at­tend, et Hyde, d’un calme par­ti­c­ulière­ment inquié­tant, prenant sadique­ment plaisir à manip­uler et à tor­tur­er la jeune femme, men­tale­ment comme physique­ment. Cette séquence est l’une des plus trou­blantes du film, là où le spec­ta­teur est véri­ta­ble­ment déchiré entre com­pas­sion et jouis­sance sadique car au-delà de ce prenant face-à-face, la scène s’adresse sub­rep­tice­ment à notre pro­pre appétit sex­uel, à notre désir intime de pos­séder l’Autre comme sim­ple jou­et sex­uel, comme objet de notre pro­pre cru­auté (ce qui se retrou­ve notam­ment chez les enfants prenant un malin plaisir à faire souf­frir leur jou­et, même par jeu). Et c’est pré­cisé­ment le fait que le spec­ta­teur réponde, même sans le vouloir, à cet appel, qui rend cette scène par­ti­c­ulière­ment dérangeante, encore aujour­d’hui. Ce proces­sus d’i­den­ti­fi­ca­tion est loin d’avoir la même force et le même impact dans la ver­sion de Mamou­lian où l’ac­teur nous livre une inter­pré­ta­tion pro­fondé­ment car­i­cat­u­rale, sans véri­ta­ble ambiguïté ; Hyde, en homme-singe plus grotesque qu’­ef­frayant, perd con­sid­érable­ment de sa crédi­bil­ité. À une époque où Hol­ly­wood décou­vre le par­lant sans savoir encore bien le maîtris­er, le film souf­fre aus­si de dia­logues par­fois longs et alour­dis­sants, comme dans les scènes entre Hyde et Ivy ou, lors de la rup­ture, entre Jekyll et Beat­rix : le dia­logue, sou­vent répéti­tif, et le jeu très exces­sif des acteurs réduisent alors beau­coup leur impact émo­tion­nel.

Le film de Fleming face au système hollywoodien

Au-delà de son intrigue, Dr Jekyll et Mr Hyde est aus­si une cri­tique sous-jacente mais cor­ro­sive de la société vic­to­ri­enne, dans sa rigid­ité morale et son puri­tanisme, comme dans la séquence où une bour­geoise cherche à détourn­er l’at­ten­tion générale de Jekyll et de son idéal extrav­a­gant en par­lant d’un roman d’Oscar Wilde qui n’est autre que Le Por­trait de Dori­an Gray (au héros étrange­ment sim­i­laire par son effet de dédou­ble­ment). Par d’autres détails min­imes mais élo­quents, le film assas­sine lit­térale­ment cette société bour­geoise, dans la hiérar­chie sociale (avec entre autres la place spé­ci­fique­ment réservée aux bour­geois dans le cabaret, loin des «petites gens») et dans le pou­voir implaca­ble­ment séduc­teur de l’ar­gent, à l’im­age même de Hyde, comme dans la scène, courte mais ter­ri­ble­ment provo­ca­trice, où ce dernier va jusqu’à pay­er le directeur du cabaret afin de faire ren­voy­er Ivy et pou­voir ain­si s’emparer d’elle en toute lib­erté.

Cette représen­ta­tion acerbe de la société vic­to­ri­enne sem­ble trou­ver un cer­tain écho dans le sys­tème hol­ly­woo­d­i­en et puri­tain des années 1940. Para­doxale­ment, la MGM qui a pro­duit le film de Flem­ing était dirigée par Louis B. May­er, réputé pour son esprit très con­ser­va­teur. De ce puri­tanisme hol­ly­woo­d­i­en, la meilleure illus­tra­tion est prob­a­ble­ment le Code Hays, qui inter­dit l’i­den­ti­fi­ca­tion aux «méchants», la représen­ta­tion con­crète de scènes sex­uelles vio­lentes ou de vio­ls, l’ir­révérence à l’é­gard de la reli­gion… Dans le film de 1941, si les visions oniriques de Jekyll et la scène du viol sont irréprochables à ce niveau-là, elles n’en restent pas moins vio­lentes en elles-mêmes. De même, on ne peut finale­ment que s’i­den­ti­fi­er au per­son­nage de Hyde, autant qu’à celui de Jekyll. En con­tour­nant cer­tains des inter­dits du Code, entre autres par le biais de la sug­ges­tion et des métaphores, Flem­ing a d’au­tant plus misé sur la force de l’in­ter­pré­ta­tion de ses acteurs et sur le sens sym­bol­ique des images. Ironique­ment, c’est dans l’ef­fet de sug­ges­tion que le film puise sa force en invi­tant l’imag­i­na­tion (bonne et mau­vaise) du spec­ta­teur à se débrid­er, aboutis­sant ain­si à une sorte de cathar­sis per­verse.

Le choix même des acteurs du film est loin d’être anodin : ini­tiale­ment, l’ac­trice Lana Turn­er, con­nue pour ses frasques, devait tenir le rôle d’Ivy, et Ingrid Bergman, habituée jusqu’alors aux rôles sen­ti­men­taux (comme celui de Casablan­ca qu’elle tour­na l’an­née suiv­ante), celui de Beat­rix. Mais Bergman insista longue­ment auprès de Flem­ing pour invers­er les rôles, allant même jusqu’à faire des essais devant lui, pré­cisé­ment pour cass­er son image habituelle. En femme des rues sen­suelle et provo­ca­trice, entraî­nant sans le savoir sa pro­pre perte, la comé­di­enne inspire une pro­fonde sym­pa­thie, sans être pour autant une sim­ple vic­time pure et inno­cente. Quant à Spencer Tra­cy, il n’au­ra, sem­ble-t-il, que cette seule et unique occa­sion de révéler son immense tal­ent dans un rôle pro­fondé­ment “méchant”, telle­ment éloigné de ses habituels per­son­nages posi­tifs et d’au­tant plus pré­cieux. Il est par­ti­c­ulière­ment éton­nant et trou­blant de voir cet acteur, sym­bole même des ver­tus améri­caines, incar­n­er le Mal avec autant de plaisir et de séduisante per­ver­sité, ce qui en dit long égale­ment sur le principe du star-sys­tem à Hol­ly­wood…

Dr Jekyll et Mr Hyde reste donc un film trou­blant, dérangeant, qui, mal­gré le temps, n’a rien per­du de sa force et de sa brûlante moder­nité.