Après des films remar­quables (Y Tu Mamá Tam­bién, Amours chi­ennes, Bom­bón el Per­ro, Batal­la en el Cielo…), le con­ti­nent sud-améri­cain nous apporte, du Chili, Play. Un con­te urbain autour de deux per­son­nages en quête de leur iden­tité, Cristi­na et Tristán, qui se croisent sans jamais se trou­ver. Ou com­ment, dans une grande métro­pole, hommes et femmes se cherchent l’un l’autre, se cherchent eux-mêmes et, par­fois, se ren­con­trent. Cohérence du fond et de la forme, par­faite direc­tion d’ac­teurs, regard orig­i­nal font de ce pre­mier long métrage un vrai film d’au­teur, sur qui on devra compter.

Il est de ces films qui, sans qu’on sache trop d’emblée expli­quer pourquoi, nous touchent, nous émeu­vent, nous font rire, nous révè­lent un regard par­ti­c­uli­er, que l’on com­prend. Play est de ceux-là. Pre­mier long métrage de la Chili­enne Ali­cia Sch­er­son, venue au ciné­ma par l’é­cole de Cuba, puis passée aux États-Unis (Chica­go) où elle conçoit des courts métrages expéri­men­taux, Play réu­nit plusieurs qual­ités remar­quables : une cohérence entre le thème même du film, les per­son­nages et l’en­vi­ron­nement, une très belle direc­tion d’ac­teurs, et une pat­te très per­son­nelle.

Dans une grande métro­pole mod­erne (San­ti­a­go du Chili, mais qui pour­rait être une autre cap­i­tale…), deux per­son­nages, Cristi­na et Tristán, évolu­ent en par­al­lèle. Ils ne se con­nais­sent pas, mais ont pour­tant l’air si sem­blables. Trou­vant dans une poubelle l’at­taché-case de Tristán, Cristi­na va peu à peu pénétr­er son univers, décou­vrir sa vie : celle d’un jeune homme un peu trans­par­ent, un peu trop lisse, tout juste quit­té par sa petite amie, Irene. Cristi­na, elle aus­si, est un peu trans­par­ente, un peu gauche, un peu démod­ée, seule (« Presque per­son­ne ne me con­naît », dit-elle). Par petites touch­es sen­si­bles et bien sen­ties, Ali­cia Sch­er­son déploie l’his­toire des ces deux oiseaux un peu blessés, un peu bizarres, mais si humains, tout en dres­sant le por­trait de « la grande ville ».

Face à cette his­toire sim­ple, cette pein­ture humaine, la cinéaste a l’in­tel­li­gence de ne pas trop appuy­er les choses, mais de les sug­gér­er grâce à une belle cohérence. Comme si ses per­son­nages étaient presque en-dehors de leur pro­pre vie, ils entrent et sor­tent du champ de la caméra, comme de pas­sage, pas très assurés. La manière dont Ali­cia Sch­er­son filme la ville, comme un décor, presque posé der­rière un voile imag­i­naire, un peu flot­tant, accentue l’im­pres­sion d’êtres presque absents au monde et à leurs pro­pres vies, comme un peu ivres, un peu insta­bles, frag­iles. Par des petits détails (une affiche, un slo­gan dans une man­i­fes­ta­tion, une chan­son, un per­son­nage sec­ondaire, de pas­sage…), la réal­isatrice parvient, jusqu’au bout, à main­tenir le ton qu’elle donne à son film : celui d’une attente, d’une révéla­tion des per­son­nages à eux-mêmes. La cinéaste sait nous don­ner la chair de ses per­son­nages, sans les enfer­mer dans des stéréo­types. Autour des deux per­son­nages prin­ci­paux, Ali­cia Sch­er­son bâtit des rôles sec­ondaires qui ont suff­isam­ment de poids pour en don­ner d’au­tant plus à l’i­den­tité de Cristi­na et de Tristán.

Une cohérence à laque­lle parvient la cinéaste par une très belle direc­tion d’ac­teurs, tant dans le choix du physique des acteurs (Cristi­na et Tristán, un peu banals, d’une beauté moins évi­dente, moins écla­tante que celle d’Irene, jolie jeune femme légère et pom­pon­née jusqu’au bout des ongles, et son nou­veau fiancé, russe, armoire à glace blonde et à la chevelure soignée…), que dans leur jeu sobre et déli­cat. Une direc­tion d’ac­teurs qui ne mâche pas tout au spec­ta­teur, et qui refuse toute car­i­ca­ture. Choisir de faire de la mère de Tristán une aveu­gle ne la rend pas néces­saire­ment fer­mée et dans l’in­com­préhen­sion de son fils. De même, le fiancé tape-à-l’œil dont elle s’est entichée, magi­cien vieux beau, ne débite pas que des plat­i­tudes.

Enfin, Play révèle un véri­ta­ble auteur, une cinéaste qui ne cherche pas à copi­er. Ali­cia Sch­er­son ne drama­tise pas à out­rance l’his­toire qu’elle a choisie, ce qui donne un regard très orig­i­nal, tout à la fois onirique et réal­iste, à son film. Ain­si, la rup­ture entre Tristán et Irene n’est pas une scène de cris et de coups, mais dis­tille une tristesse bien réelle, celle d’un cou­ple si intime mais qui n’at­tend plus de sur­prise de l’autre. Orig­i­nal­ité aus­si dans le choix de décou­vrir l’in­tim­ité d’un homme en fouil­lant son sac, alors que cet objet est bien plus sou­vent util­isé comme apanage de la femme et de ses mys­tères. Et puis les dia­logues, par­fois min­i­mal­istes mais très justes, entre humour (comme un dia­logue entre Tristán et le fiancé de sa mère, qui se prend à son pro­pre jeu), et « philoso­phie de vie » (dans un bar, à l’hôpi­tal…) rap­prochent plus encore le film des petites choses qui font la vie.

Par toutes ses qual­ités, Play est un petit bijou du sep­tième art. L’aspect le plus remar­quable de ce pre­mier film, qui réu­nit tous les autres, est sans doute le choix d’une inter­pré­ta­tion très ouverte ; un par­ti pris qui dénote, là encore, une grande intel­li­gence dans la manière de con­cevoir l’art, mul­ti­ple et ambigu. Une inter­pré­ta­tion qui ques­tionne, en plus des iden­tités indi­vidu­elles, l’i­den­tité d’un pays, à tra­vers Cristi­na, pau­vre indi­enne mapuche, et Tristán le bien né, de descen­dance européenne.