Joli suc­cès en Espagne en 2006, Azul Oscuro Casi Negro suit le par­cours dif­fi­cile de Jorge, jeune tit­u­laire d’un mas­ter en ges­tion qui, par sac­ri­fice envers son père hand­i­capé, est en passe de rater sa vie pro­fes­sion­nelle et sen­ti­men­tale. Réal­iste et par­fois austère, ce pre­mier long métrage ambitieux s’é­gare mal­heureuse­ment dans des intrigues sec­ondaires sans aucun intérêt, comme si le réal­isa­teur refu­sait d’as­sumer totale­ment le dés­espoir de son per­son­nage prin­ci­pal. Mille fois dom­mage pour ce cinéaste promet­teur.

Jorge (Quim Gutiér­rez) n’a pas une vie facile. Après avoir obtenu son diplôme en ges­tion par cor­re­spon­dance, le voilà lancé sur le marché du tra­vail où son passé le rat­trape sans cesse au point de ne jamais lui per­me­t­tre de décrocher le poste espéré. Il faut dire qu’à près de 25 ans, le jeune homme n’a pas d’ex­péri­ence pro­fes­sion­nelle à faire val­oir dans le domaine dans la mesure où le plus clair de son temps se partage entre son tra­vail de gar­di­en­nage dans un immeu­ble et les soins pour son père, ancien gar­di­en lour­de­ment hand­i­capé après un malaise car­diaque dont Jorge s’im­pute la respon­s­abil­ité. Le titre du film (« bleu nuit presque noir » en français) rend juste­ment compte de cette tristesse infinie qui ponctue le quo­ti­di­en du jeune tra­vailleur. Une tristesse qui a pour­tant ses pro­pres nuances avec quelques zones de clarté qu’il faut savoir atten­dre patiem­ment : le retour de Natalia (Eva Pal­larés), une voi­sine et amie d’en­fance qui s’ac­com­plit sur le plan pro­fes­sion­nel, et Paula (Mar­ta Etu­ra), la petite amie de son frère Anto­nio (Anto­nio de La Torre) restée en prison qui n’a qu’un seul désir : tomber enceinte.

Pour Jorge, trop encom­bré de respon­s­abil­ités alors qu’il n’a pas encore con­stru­it sa pro­pre vie, la ques­tion du choix se pose for­cé­ment : devenir par n’im­porte quel moyen un busi­ness-man et rompre avec ses orig­ines sociales ou tem­pér­er cette frus­tra­tion ? Atten­dre indéfin­i­ment un geste de Natalia qui n’a pas besoin de lui pour vivre ou pren­dre d’autres respon­s­abil­ités en enfan­tant la petite amie de son frère ? Avec une cer­taine acuité, Daniel Sánchez Aré­va­lo suit le par­cours chao­tique de son per­son­nage prin­ci­pal. Jamais il n’en fait trop même s’il ne résiste pas tou­jours à cette facil­ité qui con­siste à encom­br­er cer­taines scènes déli­cates d’une musique un peu dégouli­nante. Le réal­isa­teur capte admirable­ment cette vio­lence enfouie sous le corps robuste de Jorge, inter­prété tout en nuance et en sen­si­bil­ité par Quim Gutiér­rez, un jeune acteur très promet­teur. Le réal­isa­teur, qui ne se prédes­ti­nait pour­tant pas à une car­rière de cinéaste, fait égale­ment preuve d’un savoir-faire dans sa mise en scène, toute en sobriété. Là où on aurait pu crain­dre un film sans ambi­tion formelle, Daniel Sánchez Aré­va­lo ose quelques mou­ve­ments de caméra per­ti­nents pour mieux dessin­er l’ab­sence de per­spec­tives pour Jorge, com­pose minu­tieuse­ment ses plans et sa pro­fondeur de champ. L’ap­parte­ment dans lequel vivent le jeune homme et son père est par exem­ple une cage étouf­fante cernée par la hau­teur des murs de la cour.

Et pour­tant, Azul Oscuro Casi Negro n’est qu’une semi-réus­site, sans cesse pol­luée par ses per­son­nages et ses intrigues sec­ondaires qui ne vien­nent rien ajouter au par­cours de Jorge. D’abord, s’il est celui par qui la ren­con­tre avec Paula peut s’ef­fectuer, le frère fraîche­ment sor­ti de prison reste dés­espéré­ment ce petit délin­quant à peine touché par la haine qui le lie à son pro­pre père. Mais surtout, le film s’é­gare avec Israel (Raúl Aré­va­lo), le meilleur ami de Jorge qui passe son temps à pho­togra­phi­er depuis le toit d’un immeu­ble les clients d’un masseur gay jusqu’au jour où il décou­vre que son père s’y rend régulière­ment. Du chan­tage à la curiosité, le jeune homme finit par se décou­vrir lui-même sen­si­ble aux charmes des hommes. Loin de cette retenue qui car­ac­téri­sait l’his­toire de Jorge et per­me­t­tait au film de trou­ver un véri­ta­ble équili­bre, les mésaven­tures d’Is­rael sem­blent totale­ment hors sujet. Dif­fi­cile de dire si le réal­isa­teur a choisi ces « aéra­tions » par crainte que son film ne soit trop lourd, le résul­tat en est du coup déce­vant. L’hu­mour potache de ces quelques sit­u­a­tions joue sur les clichés sans jamais vrai­ment les déjouer et ne se jus­ti­fie que pour une seule jolie scène : lorsque Israel, touché par le sort de son ami, l’embrasse déli­cate­ment sur la joue pour le récon­forter. Dom­mage car l’his­toire de Jorge et des deux jeunes femmes qui tra­versent au même moment sa vie jus­ti­fi­ait à elle seule l’ex­is­tence de ce film. Une cer­ti­tude, le sec­ond long-métrage de Daniel Sánchez Aré­va­lo est atten­du, en espérant que celui-ci ne répète pas les mêmes erreurs.