For­mé au doc­u­men­taire insti­tu­tion­nel ou télévisé sur des sujets en majorité mil­i­taires, Gabriel Le Bomin use par­tielle­ment de l’in­spi­ra­tion his­torique issue de ses recherch­es dans ce pre­mier long-métrage de fic­tion, un drame psy­chologique évo­quant les trau­ma­tismes engen­drés par la Pre­mière Guerre mon­di­ale. À par­tir du cas du jeune poilu Antonin, revenu des tranchées dans un état de mutisme presque com­plet et soigné à la clin­ique du Pr Labrousse, il pro­pose une vision intimiste du con­flit, en recon­sti­tu­ant le par­cours de son pro­tag­o­niste par une suc­ces­sion de flash-backs. Le fil rouge : cinq prénoms régulière­ment répétés par le patient, liés à autant de vis­ages de la “Der des ders”. Le film est donc essen­tielle­ment un réc­it de ren­con­tres divers­es, un défilé de per­son­nages mar­qués par le con­flit.

D’en­trée de jeu se pose le prob­lème de ces per­son­nages que l’au­teur a sans doute souhaité voir échap­per aux lieux com­muns, mais qui tombent dans d’autres plus sournois. Antonin devait sem­ble-t-il se dis­soci­er de l’arché­type du poilu dont le corps témoigne de l’usure des com­bats : au lieu de quoi on décou­vre un brave insti­tu­teur à l’angélisme trou­blant, presque plus attaché à ses pigeons voyageurs qu’aux humains, et doté d’un beau vis­age de jeune pre­mier un peu lisse. L’é­trangeté de com­porte­ment du bon doc­teur qui le soigne sonne faux, sur­jouée par un Aurélien Reco­ing dont on regrette de rôle en rôle la sub­til­ité dans L’Em­ploi du temps de Lau­rent Can­tet — d’au­tant plus agaçant que les moti­va­tions qu’on lui décou­vre relèvent du cliché le plus éculé (la fibre du père en deuil). La plu­part des autres per­son­nages sont à l’avenant : en quête d’une sin­gu­lar­ité un peu gra­tu­ite et en vérité plutôt con­formiste.

Stigmates

Tout aus­si dou­teux est le traite­ment ciné­matographique par Le Bomin de la guerre et des trau­mas qu’elle engen­dre, dont il tente une représen­ta­tion esthé­tique assez tape-à-l’œil et para­doxale­ment sans ampleur, qui affa­dit ter­ri­ble­ment son pro­pos. Les froides forêts du Nord filmées avec des fil­tres bleutés, les assauts des tranchées vus de façon très grossière, font douter de la for­ma­tion doc­u­men­taire du réal­isa­teur. Mais ce sont plus encore les scènes à la clin­ique qui mon­trent son manque de maîtrise et de vision ciné­matographique du sujet. Autour des patients de la clin­ique, et des séances de thérapie filmée pra­tiquées par le doc­teur, Le Bomin tente d’in­stiller une atmo­sphère de trou­ble par des effets mal­adroits et à peine assumés, mon­trant les stig­mates psy­chiques de la guerre sous un jour sen­sa­tion­nal­iste et un rien putassier. Les regards des “malades” face caméra voudraient impres­sion­ner le spec­ta­teur : le procédé est trop facile et grossière­ment exé­cuté. Les séances d’in­tro­spec­tion agitée d’An­tonin, avec trem­ble­ments con­vul­sifs, musique toute en plages atmo­sphériques bon marché et zooms sur son vis­age au regard hal­lu­ciné, évo­quent des extraits de ten­ta­tive ratée de film fan­tas­tique. On en vient même à soupçon­ner que l’in­clu­sion de plans en noir et blanc (fic­tion­nels ou d’archives) relève plus d’un effet rou­blard des­tiné à flirter avec l’é­trange, façon Ring ou Cure, que de la volon­té de mêler doc­u­men­taire et fic­tion.

En voulant se don­ner une ampleur ciné­matographique qu’il n’a pas, Les Frag­ments d’An­tonin ne réus­sit pas à dépass­er l’im­pact d’un télé­film lux­ueux et vague­ment styl­isé, inca­pable de détach­er du con­texte rebat­tu de la guerre 14–18 un aspect finale­ment peu traité au ciné­ma.