Bye Bye Black­bird est l’un de ces pro­jets ambitieux, courageux, pour lequel son réal­isa­teur doit se bat­tre, résis­ter aux décep­tions, aux con­tretemps et aux échecs ; avec comme seule cer­ti­tude celle de tenir un pro­jet unique. Si le pro­jet était bien unique, ce pre­mier long métrage de Robin­son Savary s’avère être une grande décep­tion imputable à une mise en scène qui se perd dans ses intrigues sec­ondaires et qui manque, dans son ensem­ble, d’au­dace et d’in­spi­ra­tion.

Dans un cirque sur le déclin pen­dant les années 1910, un jeune ouvri­er aux tal­ents de trapéziste partage un numéro de voltige avec sa parte­naire dont il tombe amoureux. Lorsque cette dernière dis­paraît, le jeune homme som­bre dans une folie noire et destruc­trice, qui le trans­forme peu à peu en oiseau.

Inspiré de la nou­velle Pre­mière souf­france de Franz Kaf­ka, ce pro­jet cher à Robin­son Savary a pris des années à être mon­té. Après avoir trou­vé un pro­duc­teur qui accepte de le soutenir (Jani Thilt­ges), le réal­isa­teur s’est entouré d’une équipe inter­na­tionale au poten­tiel artis­tique immense. Il réu­nit des acteurs venant du ciné­ma (Jod­hi May, Izabel­la Miko), du théâtre (Michael Lons­dale, Derek Jaco­bi) et du monde du cirque (James Thier­rée, pili­er du film), et recrute avec soin une équipe tech­nique capa­ble de recréer, en stu­dio, l’at­mo­sphère et la lumière qu’il recherche, inspirées de pho­togra­phies (notam­ment de Robert Frank et August Sander) et doc­u­ments visuels d’époque.

Robin­son Savary con­naît bien le milieu du cirque pour y avoir gran­di, et ce désir appar­ent de dépein­dre un univers fam­i­li­er (hiérar­chie, lutte de pou­voirs…) a du mal à trou­ver sa place en par­al­lèle du développe­ment de l’in­trigue. Pour éviter de dress­er un cat­a­logue de « phénomènes », il se con­cen­tre sur quelques per­son­nages ciblés qui amè­nent avec eux de nou­velles his­toires (pater­nité dif­fi­cile, amours impos­si­bles, class­es sociales lour­des à assumer…) et de nou­veaux enjeux qui détour­nent la nar­ra­tion de son pro­pos cen­tral.

Ces intrigues sec­ondaires pren­nent le pas sur l’his­toire d’amour destruc­trice et finis­sent par l’é­touf­fer au lieu de lui fournir une matière nou­velle qui lui don­nerait une inten­sité ou une portée plus grande. Le trapéziste, par exem­ple, s’ef­face de l’in­trigue à mesure qu’il som­bre dans la folie alors que son per­son­nage gagne au con­traire de force et d’in­térêt. À l’op­posé du Freaks de Tod Brown­ing qui s’at­tachait aux indi­vidus d’une com­mu­nauté définie – mais c’é­tait là un des enjeux du film –, Robin­son Savary dépeint une somme d’in­di­vidus soli­taires. Le cirque perd son rôle de théâtre social aux règles spé­ci­fiques, de toile de fond poli­tique ou juste onirique (le cirque foi­sonne de motifs plas­tiques forte­ment sym­bol­iques) et est ramené à une somme de roulottes habitée de forains invis­i­bles (ils appa­raîtrons plus vers la fin du film mais restent glob­ale­ment absents).

La mise en scène de Robin­son Savary ne prend jamais réelle­ment d’am­pleur et se con­tente de suiv­re ses per­son­nages sans chercher à les posi­tion­ner dans le cadre ou dans l’e­space. La pho­togra­phie délavée de Christophe Beau­carne (proche du noir et blanc à défaut de pouss­er l’au­dace à se pass­er de couleurs) réus­sit, avec le tra­vail du déco­ra­teur, à créer une atmo­sphère désen­chan­tée et déca­dente fidèle aux œuvres de Kaf­ka, mais que la mise en image de Savary n’ex­ploite pas. Le peu d’au­dace formelle du met­teur en scène nuit par­ti­c­ulière­ment aux numéros de trapèze, sou­vent ennuyeux (excep­tion faite d’un numéro de voltige superbe­ment mis en image). Robin­son Savary embar­que sa caméra avec le comé­di­en, en plans fix­es et frontaux, annu­lant toute per­cep­tion d’e­space (le décor sem­ble bouger autour de l’ac­teur) ou de vitesse. Les choré­gra­phies et per­for­mances de James Thier­rée appa­rais­sent dès lors bien étrangères aux prouess­es de voltige cen­sées tran­scen­der ceux qui la pra­tiquent et boule­vers­er ceux qui l’ob­ser­vent.

L’op­po­si­tion entre le Monde d’en bas, sale et déca­dent, et la grâce qui tra­verse les amants en ape­san­teur ne pou­vait être ren­due qu’en sub­li­mant les séquences de voltige (et à ce titre la « plat­i­tude » de la mise en image précé­dent aurait pris tous son sens). À choisir de les sim­pli­fi­er au max­i­mum, Robin­son Savary aura pris le risque de les ren­dre banales et d’af­faib­lir d’au­tant la crédi­bil­ité de la déchéance que vivra par la suite l’a­mant soli­taire.

Bye Bye Black­bird était un pro­jet dif­fi­cile et auda­cieux qui néces­si­tait de la matu­rité ciné­matographique ou une grande inspi­ra­tion formelle. Si les intu­itions de son met­teur en scène étaient sou­vent justes (ne pas sor­tir du cirque, min­imiser – pour le per­son­nage de James Thier­rée – les dia­logues, se couper du réal­isme des couleurs…), il n’est jamais allé jusqu’au bout de ses démarch­es. Robin­son Savary n’a pas pu ou osé emmen­er son film vers la plus grande abstrac­tion qu’il sem­blait appel­er et laiss­er se dégager de cet univers fan­tas­mé toute la force de sa poésie et de son onirisme.