Si Tsui Hark béné­fi­cie d’une forte recon­nais­sance cri­tique en France depuis les années 1980 grâce à la cir­cu­la­tion de son œuvre via les fes­ti­vals, les rétro­spec­tives ou les DVD, bon nom­bre de ses films n’ont jamais béné­fi­cié d’une sor­tie en salles. C’était notam­ment le cas, jusqu’à aujourd’hui, de son neu­vième long-métrage, Peking Opera Blues, réal­isé en 1986. À cette époque, Tsui Hark s’était déjà illus­tré dans de nom­breux gen­res, du film de sabre (The But­ter­fly Mem­o­ries) au polar (L’Enfer des armes), de la comédie noire (His­toires de can­ni­bales) au mélo­drame en cos­tume (Shang­hai Blues), en pas­sant par le wu xia fan­tas­tique (Zu, les guer­ri­ers de la mon­tagne mag­ique). Peking Opera Blues amal­game lui-même plusieurs reg­istres : entre la comédie d’action et le film his­torique, il alterne spec­ta­cles d’opéra chi­nois, gun­fights, com­bats acro­ba­tiques de kung-fu et séquences davan­tage mélo­dra­ma­tiques. Ces rup­tures de ton et muta­tions suc­ces­sives sont à l’image des trois héroïnes, qui mul­ti­plient les faux-sem­blants. En 1913, après la procla­ma­tion de la République chi­noise, le pays reste divisé par une lutte de pou­voirs entre les mil­i­taires, les répub­li­cains et les par­ti­sans de la restau­ra­tion monar­chique. Le général Tsao, un riche seigneur de guerre, com­plote avec les puis­sances étrangères pour rétablir la dynas­tie Qing, tan­dis que sa fille, Tsao Wan, engagée secrète­ment auprès des révo­lu­tion­naires, œuvre à faire échouer ses pro­jets en ten­tant de lui dérober une let­tre com­pro­met­tante. Dans sa mis­sion, elle est aidée par deux autres jeunes femmes ren­con­trées au gré d’une série de hasards : She­ung Hung, une chanteuse itinérante obsédée par l’argent, et Pat Neil, fille du ten­ancier d’un opéra, qui rêve de mon­ter sur scène mal­gré l’interdiction du méti­er aux femmes. À la manière de Rain­ing in the Moun­tain de King Hu, où plusieurs groupes s’affrontent dans un monastère pour s’emparer d’un texte sacré, la let­tre fait ici office de MacGuf­fin, en même temps que l’instabilité poli­tique four­nit un vaste ter­rain de jeu prop­ice aux pour­suites, par­ties de cache-cache et autres mani­gances, qui s’organisent autour de deux lieux prin­ci­paux : le palais du général et l’opéra. Mais l’ambition formelle de Peking Opera Blues ne rend pas pour autant sa portée poli­tique acces­soire : cette dernière s’exprime dans l’énergie déployée par la mise en scène plutôt que dans la com­plex­ité, par­fois com­plète­ment far­felue, de son intrigue.

Énergie burlesque

Dès le départ, le film frappe par la véloc­ité avec laque­lle se suc­cè­dent les péripéties, Tsui Hark s’en ten­ant essen­tielle­ment à cette règle : un plan = une action. La mise en scène se déploie ain­si à deux niveaux. Dans le pas­sage d’un plan à un autre, soit de la cause à sa con­séquence, le cinéaste tra­vaille une lim­pid­ité mais aus­si une expres­siv­ité exac­er­bées, en jouant autant sur la styl­i­sa­tion des cadres  que sur le jeu out­ranci­er, voire car­toonesque des acteurs. À l’échelle des séquences et du réc­it, le film est en revanche emporté par une énergie anar­chique, à mesure que les tra­jec­toires des per­son­nages bifurquent et s’embranchent de façon acci­den­telle. Bien que les mail­lons de l’action se relient les uns aux autres de manière logique, ils for­ment une chaîne si invraisem­blable qu’il devient sou­vent dif­fi­cile pour le spec­ta­teur de retrac­er le chem­ine­ment qui a con­duit à telle ou telle sit­u­a­tion. Les per­son­nages s’en éton­nent par­fois eux-mêmes, comme lorsqu’une pre­mière ten­ta­tive de vol dans le palais du général con­duit les trois jeunes femmes, accom­pa­g­nées de Ling Pak-Hoi (un révo­lu­tion­naire) et de Tung Man (un garde), à se réfugi­er chez Pat Neil alors qu’aucun d’entre eux ne se con­naît encore. Cha­cun a sa pro­pre moti­va­tion, mais tous sem­blent pris dans un effet boule de neige qui les con­duit à agir de con­cert. 

Tsui Hark s’en donne à cœur joie pour entremêler ces tra­jec­toires dans des morceaux de bravoure vir­tu­os­es, à l’image d’un seg­ment au milieu du film se déroulant lors d’une représen­ta­tion d’opéra. Le découpage sous-divise la salle de spec­ta­cle en cinq micro-espaces de jeu (la scène, l’orchestre, le bal­con, les couliss­es et les toi­lettes) pour suiv­re cinq actions simul­tanées qui vont se par­a­siter l’une l’autre : 1) Tsao Wan cherche à admin­istr­er un lax­atif à son père, présent dans le pub­lic, 2) Tung Man et Ling Pak-Hoi manœu­vrent dans l’ombre pour pré­par­er le vol de la let­tre, 3) She­ung Hung essaie de dérober une boîte rem­plie de bijoux, 4) Pat Neil per­forme sur scène mal­gré l’interdiction, 5) Le com­mis­saire de police cherche à retrou­ver un acteur qu’il veut épouser de force après l’avoir vu jouer sur scène (sans être dupe de son véri­ta­ble genre !). Peking Opera Blues cul­tive de la sorte une tonal­ité joyeuse­ment max­i­mal­iste, qui pro­lifère jusque dans les temps faibles de la nar­ra­tion, entre deux séquences plus ambitieuses. Il con­voque par exem­ple le motif rebat­tu de l’amant caché dans le plac­ard, lorsqu’un matin, le père de Neil ren­tre dans la cham­bre de sa fille, qu’il croit seule. Sauf qu’ici, trois per­son­nes l’accompagnent sous les cou­ver­tures, alors même que la pièce minus­cule ne con­tient pra­tique­ment qu’un lit, ce qui n’est décidé­ment pas pra­tique pour se cacher d’un père autori­taire. Tsui Hark invente alors une choré­gra­phie savoureuse, où les qua­tre per­son­nages (dont l’un est à moitié endor­mi) se trou­vent à mul­ti­pli­er les acro­baties pour se sous­traire au regard du patri­arche : le topos vaude­vil­lesque s’est trans­for­mé en une scène d’action bur­lesque.

La loi du désir

Ce dernier exem­ple est par ailleurs révéla­teur d’une oppo­si­tion qui tra­verse l’ensemble du film : à la rigid­ité du père, qui se fait garant des bonnes mœurs en inter­dis­ant à sa fille de mon­ter sur les planch­es, répond la mobil­ité des corps et la flu­id­ité du désir des jeunes per­son­nages (ils sont à ce moment deux hommes et deux femmes à partager le même lit). Le film se révèle même assez éton­nant dans sa façon de sub­ver­tir les fron­tières du genre. L’opéra chi­nois offre bien enten­du un cadre idéal pour ce type de brouil­lage, puisque les hommes jouent des femmes, mais aus­si que des femmes finis­sent par se faire pass­er pour des hommes inter­pré­tant des femmes. Ce jeu sur l’inversion des normes débor­de la scène pour se répan­dre dans les couliss­es (les acteurs de la troupe sont tous efféminés, avec ce gag sonore con­sis­tant à les faire par­ler en voix de tête dans une cacoph­o­nie indis­tincte), jusqu’au per­son­nage de Tsao Wan, qui s’habille et se coiffe de manière mas­cu­line. L’élan débridé qui s’empare des corps est peut-être avant tout celui des désirs mou­vants : les affinités ne cessent de se recom­pos­er au sein du groupe de cinq, au point de sug­gér­er explicite­ment une scène de tri­olisme les­bi­en.

La sou­p­lesse des iden­tités de la jeune généra­tion et du monde du théâtre con­traste ain­si avec l’ordre figé incar­né par les fig­ures de pou­voir. Les trois antag­o­nistes (un général, un offici­er, un com­mis­saire de police) entre­ti­en­nent un rap­port pré­da­teur à la sex­u­al­ité, tan­dis que le reste de leurs inter­ac­tions avec autrui relève exclu­sive­ment de la dom­i­na­tion. C’est ici que la dynamique bur­lesque du film se recoupe avec sa dimen­sion poli­tique : les scènes d’action reposent sur la ten­sion entre des dom­i­nants qui agis­sent mécanique­ment (grosso modo, soit ils cherchent à couch­er avec une femme, soit ils tirent dans tous les sens) et les jeunes pro­tag­o­nistes faisant preuve de ruse pour retourn­er leurs com­porte­ments rudi­men­taires con­tre eux. L’idée trou­ve son expres­sion la plus rad­i­cale lorsque Tsao Wan et She­ung Hung en vien­nent à manip­uler le cadavre de l’officier comme une mar­i­on­nette pour tromper des gardes. La soror­ité du trio prin­ci­pal, issu de divers milieux soci­aux, des­sine alors un hori­zon poli­tique opposé au con­ser­vatisme mas­culin, où l’égalité entre les sex­es se dou­ble d’une sol­i­dar­ité entre dif­férentes class­es.